Souvenir australien

Par Bertrand Gervais

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En Australie, les arbres perdent leur écorce pendant les grandes chaleurs. Ils la perdent comme les serpents muent, laissant derrière eux des enveloppes d’une fine membrane translucide.

Les Eucalyptus se débarrassent de leur écorce qui tombe à leur pied et les oiseaux s’en emparent pour constituer leur nid. Il ne reste plus à ces feuillus que leur bois blanc. On dirait des spectres. Des arbres blanchis par une force souterraine. Et le blanc est accentué par cette gomme qui les recouvre et protège. Des arbres blancs, comme des souvenirs égarés, comme une attention sans aucune densité, sans aucune profondeur.

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Ce sont des arbres qui s’offrent au vent et à la pluie. Des arbres sans protection. Nus, comme les enfants le sont en naissant.

Chaque été, ils perdent leurs souvenirs d’écorce et retrouvent une virginité blanche. Celle des sentiments purs, celle de l’innocence, celle de l’oubli.

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Les monuments de Vouves et Kavousi

par André Carpentier

Monument : latin monumentun, de
monere «faire se souvenir».
Larousse en ligne

 

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La Crête est tapissée d’oliviers. En fait, on dit que le quart de l’île en serait couvert. J’aime l’olivier au tronc noueux et au houppier très rameux et très compact; ses pe­tites feuilles qui s’ouvrent à la pluie et qui se rétractent par temps de sécheresse; sa feuillée qui s’agite et s’illumine au moindre coup de vent, lui conférant une légèreté qui adoucit le paysage crétois. J’ai beaucoup photographié les oliviers, qui sont beaux de près et de loin, seuls ou en olivaie. Les troncs d’oliviers dessinent de véritables sculptures! Leur ombre mouchetée est un refuge et leurs effluves sont des bouffées d’apaisement.

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L’olivier est une espèce indigène en Crête. Il est reconnu pour sa résistance au feu et aux maladies. Aussi loin qu’on remonte dans les couches de la civilisation, jusqu’aux Minoens, l’olivier, qui est le fruit sacré de la Crête, est présent et important dans la vie sociale, mystique et économique. Ce n’est pas d’hier qu’on parle de l’huile d’olive com­me de l’or vert. Nous n’avons pas participé à l’olivade de l’automne, mais nous avons vu un peu partout, sous leur ramure, les derniers filets de ramassage, on aurait dit des linceuls.

Des chercheurs ont trouvé en Grèce des fossiles d’oliviers datant de 50,000 ans. Il reste par ailleurs en Crête de vieux oliviers dont la vie se compte en siècles! Fait éton­nant, dix-sept oliviers de Crête ont été élevés au rang de monuments historiques et culturels. En mai dernier, nous avons rencontré deux de ces monuments, qui nous ont rebranchés aux fondements de notre civilisation. Je parle bien de deux rencontres, au sens où l’on sort changé d’une vraie rencontre, qui met en scène une altérité — qui est parfois en soi. Nous avons été une heure seuls avec chacun de ces deux oliviers de plus de 3,000 ans!

Avant de partir en Crête, j’avais noté dans un carnet les noms des villages où ces deux monuments étaient plantés depuis trois millénaires : Vouves et Kasouvi. Arrivé en Crête, fasciné par les artefacts d’anciennes civilisations, par les paysages et par les gens qui leur donnent sens, je n’y ai plus pensé. Mais un jour qu’on remontait des gorges de Samaria vers Chania, j’ai aperçu du coin de l’œil une pancarte annonçant le village de Vouves!

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L’olivier de Vouves, olivier à tronc creux et spiralé est le plus impressionnant de ces deux monuments. On ne peut évaluer avec précision son âge, justement en raison du fait qu’il est creux et que le cœur de son tronc s’est perdu. On voit aussi cela chez certains chênes, chez de vieux platanes… On pense que l’olivier de Vouves aurait quel­que 3,000 ans d’âge. Le creux du tronc est si vaste qu’un couple y dormirait à l’aise. L’olivier de Vouves présente un tronc de 4,50 m de diamètre et un houppier de 10,30 m de diamètre. Ses fruits sont encore cueillis à la main à chaque automne. On peut voir, sur l’Internet, une animation 3D de l’olivier de Vouves :

http://www.olivemuseumvouves.com/pages.aspx?id=144&lang=en

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L’olivier de Kavousi, dans la magnifique région du Lasithi, est considéré comme le plus ancien de Crête et un des plus vieux au monde. Il est un peu plus volumineux que l’olivier de Vouves : un tronc de 4,90 m de diamètre et un houppier de 10,90 m. L’oli­vier de Kavousi donne encore des fruits et lors de notre passage, à la mi-mai, il était en fleurs. Il présentait également de nombreux rejets vivaces au tronc ancêtre et aux branches. On dit qu’il aurait 3,250 ans et qu’il aurait été connu par 110 générations!

Cela me rappelle une conversation avec un Crétois, employé d’un petit hôtel, qui, en transitant par l’anglais ephemeris —terme directement branché sur son étymon grec — m’expliquait qu’en Grèce, les oliviers constituent une éphéméride familiale. Sur le mode : les oliviers du champ d’en haut ont été plantés par mon grand-père, ceux d’en bas par le grand-père de mon grand-père, etc. Mais qui peut remonter 110 géné­rations?

Bien qu’il le faille, il est difficile d’imaginer que ces deux monuments ont poussé leurs premières branches en pleine civilisation minoenne, civilisation qui a contribué au développement de notre Grèce antique. La civilisation minoenne s’est développée en Crête et à Santorin, au sud de la mer Égée, de 4700 à 3200 AA (avant aujourd’hui). Nos deux oliviers ont donc connu l’âge du bronze, l’âge du fer, l’introduction de l’écri­ture phonétique et des hiéroglyphes crétois, l’éruption du volcan de Santorin et le tsunami qui est venu modifier les côtes crétoises. Ils ont vécu les diverses occupations de la Crête, par les Romains, les Byzantins, les Andalous, les Vénitiens, les Ottomans; ils ont connu le court rattachement à l’Égypte, puis, bien sûr, à la Grèce, l’occupation allemande et l’invasion touristique. Les quelque onze millions de Grecs sont en effet tassés chaque année par trente millions de touristes. Ce n’est pas caricaturer la Grèce que de dire que les joyaux de son économie sont le tourisme et l’huile d’olive.

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Nous avons donc eu des moments seul avec l’olivier de Vouves et avec celui de Kavousi. Seul à seul, dans le matin lumineux, avec leur beauté austère et pérenne. Seul à faire la connaissance de leur robustesse tranquille, empreinte de fragilité. Et au re­gard de la nôtre, de fragilité, la vie humaine m’a soudain semblée bien agitée et bien courte.

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Au plus proche, j’ai écouté leur chant a capella, un bruissement scandé comme un chant ancien. J’ai eu beau la mimer, je ne suis jamais parvenu à assimiler la structure improvisée et exclusive qui assure l’équilibre de chacun de ces oliviers. Puis, comme j’aime à le faire, je me suis isolé à courte distance, d’où on peut observer un arbre en apercevant la terre, le ciel et l’entre-deux que nous occupons. S’ils n’ont pas vu beau­coup de terre, ces deux monuments, ils en ont vu du ciel! Et ils en ont vu passer des êtres et des événements du quotidien dans l’entre-deux! À ras de terre, sur fond de ciel.

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Jeux d’enfant : aménagement paysager

par Nicolas Lanouette

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Je ne suis pas un adepte des grandes aires gazonnées et cela ne date pas d’hier. Dans ma très jeune enfance, j’ai eu l’idée de creuser un étang dans la cour arrière de la maison, entre mon carré de sable et le beau gazon de la cour arrière. J’ai pris une pelle ronde et, comme pour tout étang qui se respecte, j’ai creusé un trou que j’ai rempli d’eau avec le boyau d’arrosage. Le résultat fut plus que décevant, car je n’ai réussi qu’à produire un magnifique trou de vase brune visqueuse… Il me manquait manifestement quelques notions d’aménagement d’étangs artificiels, que ma bonne volonté et mon très jeune âge ne pouvaient compenser… Mais je n’en suis pas resté là dans ma lutte acharnée au gazon. Un matin, j’ai pris la même pelle ronde et mon vieux chariot Express en bois, celui qui avait des flammes sur les flancs, et j’ai filé en direction de la forêt la plus près, située derrière le restaurant Chez Micheline. J’y ai sélectionné deux arbres que j’ai déracinés avec ma pelle. Puis, je suis revenu dans la cour arrière, mes deux arbres dans mon Express. J’ai choisi un endroit près du vieux garage pour les planter, puis j’ai exécuté ce petit manège trois ou quatre fois pour transplanter au final quelques arbres. Cette journée-là, j’ai exilé de leur forêt, un érable et plusieurs peupliers faux-trembles…

Bien des années plus tard, j’ai vu le magnifique film de Frédéric Back tiré de l’œuvre de Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres. J’ai souri. Moi, j’ai été l’enfant qui plantait des arbres.

P.S. Le 29 septembre 2018, les peupliers faux-trembles que j’avais plantés étaient morts et coupés depuis quelques années. Il ne restait plus que l’érable pour saluer de ses feuilles et ramures le passage de quelques membres de La Traversée sur le terrain de mon enfance dans le cadre de la déambulation « Sur les chemins de l’enfance ».

Dans le Jardin de Las Pérgolas

par Christian Paré

Jardin de Las Pérgolas

les bougainvilliers violacés camouflent les pierres sèches

des murets de l’ex-hacienda San Gabriel de Barrera

les agaves bleus aux hampes gigantesques poignardent la terre rouge

partout

de féroces petites boules épineuses les escortent

 

son fût écaillé darde le ciel de Guanajuato

son éventail luxuriant de feuilles vertes trône sur la terrasse

il est de marbre

il commande l’infanterie arborée

le palmier des Canaries

dans le Jardin de Las Pérgolas

joue au capitaine

Pluie d’érable, averse de platane

par Rachel Bouvet

Deux arbres m’ont touchée à trois semaines d’intervalle, sur deux continents disjoints. Du moins ai-je eu par deux fois une sensation tactile à la fois étrange et inattendue, de celles qui arrêtent la foulée et font lever la tête vers les branches les plus hautes des géants ordonnançant le milieu urbain. Entre l’érable argenté du parc Lafontaine et le platane du bord de rue à Perpignan, un lien s’est créé, qui ne doit rien à l’espèce arboricole, ni à leur apparence visuelle, ni même à leur situation ou à leur rôle en ville, mais bien plutôt à l’état de grâce dans lequel ils m’ont plongée momentanément. Une chute de fleurs pour le premier, des gouttes d’eau pour le deuxième. Des coïncidences qui ont donné à mes rêveries une destination unique: celle des arbres.

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Dans une allée du parc Lafontaine, une pluie de fleurs jaunes minuscules m’immobilise. Je reste un moment sous les branches, me laissant arroser par cette nuée jaune d’or, éphémère. Une ondée légère comme une caresse sur les cheveux, caresse de la brise ou de l’arbre je ne sais, peut-être les deux. Quand j’y retourne un peu plus tard, la magie a disparu, la pluie de fleurs d’érable ne revient pas. Je fais le tour de l’arbre pour m’appuyer le dos au tronc et je ferme les yeux. Instinctivement, je rectifie ma posture, l’arbre m’incite à chercher la droiture, mon tronc s’imprime dans l’écorce. Encore sous l’emprise des images et des paroles de Laetitia au sujet de la résilience des arbres, de leur fragilité, j’interroge l’érable du regard, en quête d’une blessure, et je finis par discerner une branche cassée tout là-haut; il faut lever la tête pour l’apercevoir, impossible de la remarquer au premier abord.

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***

L’orage a grondé tôt ce matin, il a interrompu mon sommeil, celui de Sylvie aussi. Nous avions prévu de prendre le bus pour aller au Palais des rois de Majorque, histoire d’être présentables pour notre conférence, mais au moment de sortir, nous constatons avec soulagement que la pluie s’est arrêtée. Nul besoin de parapluie ni de capuches, jusqu’au moment où une averse improbable nous assaille. Sylvie se met à rire en courant sous les gouttes, je lève la tête, médusée, pas trop réveillée – la nuit a été courte –, sans comprendre ce qui vient d’arriver. Qu’est-ce qu’il cherche à me dire, ce platane qui ressemble à tous ceux que nous avons croisés dans les rues de Perpignan, au bord des avenues, dans les parcs, ou encore de chaque côté de ce qui fait penser à une rambla? Un coup de vent, sans doute, aura secoué les feuilles mouillées. Une simple coïncidence que je ne peux m’empêcher d’interpréter quelques minutes après comme un signe de bon augure : l’arbre nous a fait sentir sa présence, il nous a obligées à le contempler, instinctivement notre parcours matinal s’est mué en « promenade végétale » – c’est le thème de notre conférence, il ne pouvait pas être mieux choisi. Une fois arrivée dans la salle à manger du roi, mes premiers mots seront pour le platane, en guise de remerciement.

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Habituellement, au printemps, je suis surtout à l’affût des arbres à fleurs. À partir du mois de mai, je sillonne les trottoirs suivant un itinéraire variable : je flâne d’abord dans le Chemin des magnolias – c’est ainsi que je l’ai appelé –, qui rejoint la rue Alexandre en passant par la rue Meunier; quelques semaines plus tard j’arpente le Chemin des lilas et des prunus roses, qui suit le boulevard Léger jusqu’à la rue Tourangeau avant de se perdre du côté du boulevard Lévesque. Mais cette année, toute mon attention s’est portée vers les fleurs d’érable. Quand Yves nous a fait observer les minuscules bourgeons au bout des branches à l’Arboretum Morgan de Sainte-Anne-de-Bellevue, tout ce que je savais du végétal s’est mis à vaciller. Le printemps d’ici déjoue tous mes acquis. À la petite école, les leçons de science nous garantissaient un ordre immuable : la feuille d’abord, puis la fleur, enfin le fruit, dont la graine donne naissance à une feuille, et le cycle recommence. Pourquoi l’érable fleurit-il juste après la neige ? Pourquoi ses fleurs poussent-elles avant les feuilles ? Pourquoi sont-elles les premières à tomber en poudre jaune ou rouge, alors que les samares restent bien accrochées? Mes questions resteront sans réponse encore un moment. Je me contenterai d’errer au hasard des rues en m’émerveillant des métamorphoses saisonnières des érables à sucre, des érables argentés, des érables de Norvège, très nombreux dans le coin. Et d’écrire afin que retentissent les échos entre les ondées de fleurs fugaces et les averses de platanes.

Voyager dans un coqueiral

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par Licia Soares de Souza

D’aussi loin que je me souvienne, je me vois comme une enfant couchée dans un hamac. J’observe un ciel bleu foncé à travers des palmes de cocotier qui balancent doucement sous une brise maritime qui tempère la chaleur des après-midis d’été. Je suis au bord d’une plage de l’Atlantique. Je ne sais pas que le cocotier de mes terres est un immigrant. Il est en effet venu des côtes asiennes, mais on ne sait pas vraiment d’où ni comment. Ce que l’on sait, c’est qu’il est maintenant le roi des côtes brésiliennes. Le paysage estival s’y définit en fonction des coqueirais qui s’y répandent. Les botanistes disent qu’il n’est pas un arbre, mais une plante spéciale. Une plante qui donne tout son sens à l’idée de verticalité et d’ascension existentielle. On innove constamment pour trouver de nouvelles façons de grimper à un cocotier. Les nouvelles technologies aident à diffuser toute sorte de produits sportifs permettant d’accéder à ce sommet de vie et de bonheur. En fait, on grimpe plus pour cueillir le fruit, la noix de coco, que pour l’amour du sport. Un proverbe circule au Brésil : « Plus le cocotier est long, plus fatale est la chute ». Dans le sens métaphorique, cela évoque aussi l’ampleur d’une déchéance morale, une grosse déception, par exemple, émanant de là où on ne l’attend pas.

Même si les origines du cocotier sont entourées de mystères, les chroniqueurs portugais se sont attribué le mérite du baptême du végétal. Le mot coco viendrait d’un verbe cocar signifiant sourire, faire une grimace. Une chose est certaine, la noix de coco assure le gagne-pain de millions d’hommes et de femmes, éparpillés sur les côtes brésiliennes. On boit sa merveilleuse eau et on déguste sa chair pendant toute l’année. C’est probablement la boisson la plus consommée au pays. En outre, ils font des tressages avec ses longues feuilles pour construire des toits de maisons, fabriquer des sacs, des objets décoratifs, des paniers, etc. La noix de coco produit aussi de l’huile pour la gastronomie brésilienne, ainsi que des huiles pour les cheveux, des crèmes corporelles et médicales.

Le voyage au pays des noix de coco est merveilleux. Il dévoile une sensibilité aux sons et aux couleurs des paysages maritimes. Associés au vert de ses feuilles, se présentent également le bleu de la mer avec ses moutons et tous les tons de blanc et de jaune du sable. S’adosser au stipe de cette plante connote une sorte d’ensablement qui nous conduit vers un relâchement des forces vitales. Ne nous confie-t-il pas que rien n’est plus tonifiant que cette posture reposante témoignant d’une intime liaison avec des grains de sable provenant de la décomposition de roches, coquilles, minéraux, effectuée par l’eau salée de la mer? Sur une plage, on célèbre une espèce de bonheur radieux, réchauffé par les rayons dorés du soleil qui illumine le ciel contemplé à travers les couronnes de feuilles des cocotiers. Les rêveries maritimes nous écartent des imaginaires du quotidien : elles éveillent les plus vives impressions de la fuite comprise comme synonyme de liberté, création, innovation. C’est alors que se trouvent rassemblées les conditions pour admirer un paysage, pour en ressentir l’alliance esthétique entre un rêveur et son monde.

Il est vrai que, parfois, l’ardent soleil châtie l’espace sablonneux entre les coqueirais et la mer. La chaleur écorche nos semelles. Dans ces conditions, courir jusqu’à l’eau exige une bonne forme physique. Un bon imaginaire n’est pas souvent harmonieux, et il est le théâtre de conflits entre l’extérieur et la protection intérieure. La lutte entre l’humain et sa nature ramène précisément les rêveurs dans le règne de la vastitude sans bord qui dynamise leur présence au monde. Nous avons toujours constaté que l’imagerie donne aussi une prise aux humains leur permettant d’explorer leur environnement, même s’ils sont sur les sentiers de la fuite.

Combien de fois ai-je essayé de grimper à un cocotier sans succès?  Les techniques pour ce faire sont très difficiles à maîtriser. J’ai même l’impression que ce sont des mouvements pour hommes, car je n’ai jamais vu de femmes le faire. Pour moi, la richesse géopoétique de la hauteur d’un cocotier se mesure quand je suis couchée dans mon hamac et contemple la superposition de la couronne de feuilles vertes sur la bleuité du ciel. Évidemment, le chant des oiseaux et le bruit des vagues de la mer sonorisent ce genre de paysage qui m’habite depuis l’enfance.

Puis, la nuit tombe. À travers les feuilles des cocotiers, il est possible de voir la Croix du Sud : une constellation de cinquante-quatre étoiles, dont dix-huit sont visibles à l’œil nu, mais dont cinq seulement brillent intensément pour former une croix dont la grande branche est orientée vers l’hémisphère Sud. Cette branche a orienté les navigateurs portugais du XVIe siècle se dirigeant vers le Brésil, et, grâce à elle, ils ont découvert cet immense littoral habité  par de grands palmiers féconds. Pour les Brésiliens, ces étoiles sont entrelacées les unes avec les autres par des liens qui ont tous des sentiments et des valeurs, à un tel point que l’une dépend de l’autre et trace la route à ces sentiments et à ces sensations qui les animent.

Finalement, on essaie de tisser des harmonies, à travers la rêverie, concernant les coqueirais, et tout se met à communiquer et à se recouvrir, les bruits de la nature, et nos mots, un jeu de sonorités qui donne une idée de nos relations au monde. C’est la rêverie marine, identifiée aux idées de changement, de bouleversement ou de liberté, qui contribue à la tension que nous vivons au jour le jour, déchirés que nous sommes entre l’appel de l’ailleurs et l’attrait de l’ici.

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Fils de quelqu’un

par Christian Paré

Calle Hildalgo 1

jardin arboré

jusque dans la pierre

dans le village enclavé de Coyoacan

des arbres en chaudière

tiennent compagnie aux pierres volcaniques empilées d’un mur

de la calle Hidalgo*

 

de la joie de vivre

comme une greffe de poumon

ces arbres

fils de quelqu’un qui vit à México

 

*Hidalgo est la contraction de l’expression « hijo de algo » qui signifie fils de quelqu’un en espagnol.

Au pays des bouleaux

par David Huggins Daines

Les bouleaux blancs sont comme les bleuets, ce sont des plantes très sociables qui fleurissent sur des sols marginaux et après de grands dérangements: des feux de forêt, des glissements de terrain, des coupes à blanc. Ce n’est pas un hasard que les deux soient abondants au Saguenay-Lac-St-Jean.

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Un boisé de bouleaux s’appelle une bétulaie.  Il a fallu que je cherche sur Wikipédia pour l’apprendre.  J’arpente depuis plusieurs années les sentiers de travers du Mont-Royal, en course à pied et en ski nordique, et j’ai fait connaissance, à ce que sache, avec toutes les bétulaies qui s’y trouvent, nos petits Saguenays au cœur de la ville. Sur le versant « est » (c’est à dire au nord) à l’intérieur de la boucle de la voie Camilien-Houde et sur le troisième sommet dit Tiohtià:ke Otsira’kéhne s’en trouve des plus belles.

Le bouleau jaune est un grand solitaire.  Bien qu’il soit l’arbre-emblème du Québec, il se fait très rare dans la métropole et sur sa montagne éponyme, il se cache des randonneurs et des coureurs, il se réfugie dans des dépressions et d’anciennes carrières de silex.

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Claire, lisse, soyeuse, terne, rugueuse, corsée, on reconnaît les bouleaux matures d’abord par leur écorce, mais aussi par leur forme, surtout l’hiver.  Les blancs sont d’une souplesse inouïe, ils se plient et se penchent sous le froid et la neige pour se redresser chaque printemps.  Les jaunes sont rigides et robustes, mais ils s’abattent plus facilement, aussi.  Et la chair d’un bouleau se désagrège très rapidement, beaucoup plus vite que cette fameuse écorce qui a si bien servi l’humanité depuis des millénaires.  Il arrive parfois de se mettre le pied sur un bouleau qui gît par terre et l’écraser d’un trait, que de la poussière dans une coquille vide.

Je ne saurais reconnaître les autres arbres. Je ne ressens pas le désir de toucher, d’enlacer d’autres arbres, mais les bouleaux, si. Ils sont si proches de nous, ils nous ressemblent, comme les ours, comme les chiens. Sont-ils nos ancêtres, ou notre avenir?

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Je veux qu’on m’enterre sans cercueil dans une terre brûlée, profanée, écorchée, marginale. J’espère que de ma poussière et mon écorce pousseront des bleuets qui nourriront les ours qui se promèneront enfin libres dans une belle bétulaie.

 

Les perchoirs de mon enfance

par Roxanne Lajoie

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La première fois, c’était avec les jumeaux Cardinal. Je devais avoir six ou sept ans. Ils habitaient derrière chez moi. Nos jardins étaient mitoyens, une simple clôture Frost comme frontière. Ils étaient toujours perchés dans l’érable, au milieu de leur cour. Quand ils grimpaient très haut, ils disparaissaient dans le feuillage et sifflaient pour que j’aille les rejoindre.

C’était l’heure du dîner. Il faisait chaud. Je sortais de la piscine, mon maillot était encore humide. Les Cardinal étaient dans leur érable et mangeaient des sandwiches. Ils en avaient un pour moi si je voulais. Paris Pâté et moutarde. Ma mère en avait plein les bras avec ma petite sœur et n’avait pas encore préparé le dîner. J’ai escaladé la clôture puis me suis plantée sous l’arbre. L’un des jumeaux a descendu d’une branche et m’a tendu la main pour m’aider. J’ai posé un pied sur le tronc et me suis donné un élan. Mon ventre a pris appui sur la branche la plus basse. J’ai passé la jambe par-dessus et me suis retrouvée à califourchon. J’ai enlacé l’érable pour me lever. L’écorce était douce et fraîche. Les Cardinal m’attendaient au milieu du feuillage. J’ai empoigné une branche, puis une autre, suis disparue dans l’ombre et me suis assise à côté d’eux. J’avais les cuisses rouges et un peu écorchées de m’être hissée si haut. Ils m’ont tendu un sandwich. Le meilleur Paris pâté moutarde que j’ai mangé de ma vie.

De là-haut, j’ai vu ma mère sortir de la maison avec un pichet de limonade et m’appeler. Deux puis trois fois, en commençant un peu à s’inquiéter. La frondaison de l’érable étouffait nos rires, mais le poids de nos trois corps secouait légèrement les branches. C’est le froissement des feuilles qui ont attiré son attention. Elle a levé la tête en poussant un petit cri. « Oh ! mon Dieu ! Veux-tu ben descendre de là ! ». J’étais confortable, je n’en avais pas envie. Il faisait bon dans l’ombre verte avec les Cardinal. Sa voix qui me commandait de descendre se faisait plus aigüe. J’ai senti sa crainte alors j’ai obéi, mais non sans négocier un verre de limonade pour mes amis.

 

Il y avait un peuplier sur le terrain, devant la maison. Quand le vent soufflait doucement, je me plaçais dessous pour entendre tinter ses feuilles castagnettes. Je n’ai jamais pu y grimper, mon père avait coupé toutes les branches basses.

 

En camping, une fois, j’ai escaladé un pin. Ses branches bien droites étaient comme des barreaux d’échelle. Je me suis installée au plus près de la cime, adossée contre le tronc, et j’ai passé l’après-midi à contempler le ciel entre les aiguilles.  Je suis redescendue tout couvert de résine. Il a fallu jeter mes vêtements, puis frotter ma peau et mes cheveux à la térébenthine. Je sentais fort l’essence. Pas question de m’approcher du feu avant d’aller me rincer dans le lac. Ma peau collait encore par endroit. Le lendemain, je suis sortie du sac de couchage, des peluches un peu partout sur le corps.

 

J’ai rapidement préféré les feuillus. Le grand chêne de l’autre côté de la rue, en bordure du terrain de golf,  me tentait depuis longtemps, mais sa plus basse branche était encore trop haute. Jusqu’au jour où les actionnaires du club ont fait installer une clôture métallique pour empêcher l’accès au terrain. Le chêne s’est retrouvé du côté interdit, mais la haute clôture de grillage, si facile à escalader, m’a enfin permis d’atteindre la branche. L’écorce de l’arbre était épaisse et me labourait la peau des cuisses et des bras. J’adorais la sensation de picotement, portais fièrement les égratignures, comme des médailles de ma témérité. Deux longues branches perpendiculaires poussaient l’une au-dessus de l’autre m’offrant le parfait appui pour m’installer avec un livre. C’est là-haut que j’ai rencontré «Les petites filles modèles» et le «Bon petit diable» de la comtesse de Ségur.

Puis un jour, l’écorce est devenue trop rêche. J’ai eu honte du regard des garçons sur mes éraflures. Alors j’ai mis des pantalons pour grimper. Mais en enjambant une branche, le bas est resté coincé. Le tissu a retenu mon geste. Je me suis cramponnée au chêne pour ne pas tomber. Mon cœur cognait fort contre le tronc. Le pantalon s’est déchiré quand j’ai réussi à le détacher de l’écorce. Je me suis assise, j’ai pleuré un peu, puis j’ai fini mon livre. Je suis redescendu avec le soleil, la joue éraflée. Ça a été l’ultime caresse de l’arbre.

 

Aujourd’hui, je ne grimpe plus, mais j’ai installé mon bureau devant la fenêtre, au deuxième étage de ma maison. Quand j’y travaille, je lève à l’occasion la tête et perche mon regard dans l’érable du jardin.

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