Hêtres, chênes et sumacs d’Oka

par Rachel Bouvet

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Sur le sol, des feuilles brunes aux lobes dentés bien découpés, du chêne rouge à première vue. Je lève la tête, pour voir s’il y en a encore d’accrochées tout là-haut, dans les frondaisons situées à une distance vertigineuse. Il faut quitter le sentier pour se rapprocher des arbres, les feuilles crissent et dégagent en remuant une odeur de poussière, si familière qu’elle me ramène des années en arrière. Mes mains caressent l’écorce toute crevassée, palpent ses rugosités, ses anfractuosités, des mains aveugles tâchant de deviner à partir des traits la forme d’un visage. Au retour je chercherai du regard les troncs crevassés, je m’amuserai à repérer les chênes à partir de l’écorce. C’est plus fort que moi, je cherche toujours à apprendre quelque chose quand je vais en forêt, une manie qui remonte à l’enfance.

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Aux branches, des feuilles d’érable en grande quantité, des jaunes, dorées, un vrai régal pour les yeux, les rouges sont tombées depuis quelques jours déjà, les feuilles de chênes les ont peut-être déjà recouvertes, qui sait. Et puis il y a les hêtres, dont les feuilles virent au beige et commencent à joncher le sol. Avec leur forme allongée, toute simple, elles sont faciles à reconnaître. Certaines, bien vertes encore, hésitent à quitter les branchages; est-ce qu’elles vont sécher sur place et s’enrouler sur elles-mêmes au lieu de tomber comme les autres ? Des résistantes, celles-là, qui braveront la neige et qui finiront toutes rabougries à la fin de l’hiver. C’est la première fois que je viens ici, et pourtant j’ai l’impression d’être en terrain connu. Dans les hêtraies et les chênaies, je m’y retrouve assez facilement, ce sont les autres types de forêts qui demeurent illisibles pour moi : au milieu des bouleaux, des peupliers, des amélanchiers, des micocouliers et des innombrables espèces de conifères, j’y perds vite mon latin.

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S’agit-il d’une forêt-cathédrale ? Les troncs noirs s’élancent comme des colonnes sur fond jaune, mais le silence n’est jamais rompu par la sonnerie des cloches, seulement par le souffle léger du vent dans les feuilles. À force de prêter attention aux lignes droites, j’aperçois tout à coup un jeune érable tout biscornu, qui par sa seule présence oblige à remettre en question la verticalité inhérente à l’arbre. Pourquoi a-t-il poussé ainsi, tout de travers ? Aucun indice autour susceptible de comprendre cette bizarrerie. L’univers des arbres m’est totalement étranger, le monde végétal dans son ensemble est à mille lieues de mon cadre de référence.

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De retour au stationnement j’aperçois des sumacs, et le sujet de ma conférence à venir me revient tout d’un coup. Me voilà partie en quête d’un arbre au tronc suffisamment épais, un sumac assez isolé pour qu’on discerne bien ses contours, mais les vinaigriers se tiennent en groupes, en grappes, les belles teintes vermeilles ont pâli, les feuilles sont presque toutes tombées, il ne reste plus que les fruits coniques rouge grenat. Plus tard, sur la route, j’apercevrai un sumac plus vieux que les autres, un peu trop tard pour freiner alors je ferai demi-tour plus loin et m’arrêterai sur le bas-côté pour le prendre en photo. Pas de chance, le sumac s’avère impossible à cadrer, inséparable des érables aux alentours, qui lui prêtent leurs éclats dorés.

 

Je réalise que j’ai refait sans m’en apercevoir les mêmes gestes que l’an dernier : au premier anniversaire du décès de mon père, j’ai pris le chemin de la forêt, ce qui n’a rien d’étonnant quand on y pense – je n’ai jamais connu un homme aussi profondément attaché aux arbres, aux plantes, à part peut-être son propre père, et sans doute son père avant lui – et puis le silence est propice au recueillement, c’est bien connu. Le même scénario s’est répété cette année, comme un rituel qui s’impose de lui-même, mais une note assez étrange s’est ajoutée : j’avais prévu d’aller voir une exposition dans un musée avec une amie, puis je me suis ravisée, la forêt m’appelait. Arrivée à la guérite du parc national d’Oka, la jeune femme m’a conseillé d’aller plutôt du côté de la colline, parce qu’à la saison des couleurs, vous savez, c’est le plus beau coin du parc. Une fois sur place je me suis aperçue que je suivais le sentier du Calvaire, les oratoires et les chapelles croisés tout au long du chemin ne manquaient pas de rappeler la dimension sacrée du chemin, son aura spirituelle. Comme si cet ancien lieu de pèlerinage, conçu par les Sulpiciens pour s’assurer de convertir les autochtones, m’avait attiré à lui, pris dans ses filets. À vrai dire, je n’ai jeté qu’un coup d’œil distrait aux peintures dissimulées derrière les grilles cadenassées et faisant l’apologie de la souffrance, les images du Christ portant sa croix n’ont pas réussi à m’émouvoir autant que les arbres aux alentours, parés de leurs éphémères couleurs, leurs feuilles s’apprêtant à mourir pour que d’autres renaissent au printemps prochain. Le bois lui-même est déjà mort à l’intérieur des troncs, seul l’aubier, la partie entre le duramen et l’écorce, vit encore, c’est lui qui permet de transporter la sève et les nutriments jusqu’en haut, jusqu’au bout des branches.

 

L’arbre est un mort-vivant. Pour grandir, il meurt peu à peu à l’intérieur, cerne après cerne. Moi aussi j’ai dû incorporer la mort, faire de la place à l’intérieur. Au début on ne sait pas trop comment endiguer toute cette tristesse qui afflue d’un seul coup, on se débat sans arrêt, puis la peine va et vient comme le vent dans les branches, le souffle s’allonge et se renforce, et un sentiment étrange de sérénité s’installe. La vie, je l’ai sentie s’épanouir dans mon ventre de semaine en semaine, je mangeais pour deux, je chantais pour deux, porter un enfant me rendait tellement euphorique que j’en avais le vertige. La mort, j’ai refusé de la porter comme une croix, je respire pour deux, je marche en forêt pour deux, pour lui, pour moi, qui ai hérité de son amour des arbres. J’en ressors avec un sentiment d’urgence logé en plein cœur, un goût de vivre encore plus intensément, avant que les rivières commencent à geler.

 

 

 

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