Par la lucarne

par Amélie Hébert-Chaput

Le vitrage ramène tous les sens à la vue
Sur ce massif qui meuble le jardin, fier vigile
Dans son costume d’écorce, trop petit devenu
Fenêtre sur un tableau presque immobile

Au simple passage il n’apparaît que le marbre
Mais de la couronne jusqu’à l’ancre ourlée
Rien de moins statufié que cet arbre
Acteur dans la trame du quartier

Attarder le regard par la lucarne

Se révèle ce que le banal en soi dissimule
La singularité requiert l’espace du temps
Pour que le manège en giration se délie de la pendule
Pour capter l’invitation au sursis, au répit, un instant

C’est dans un entrebâillement de l’écoutille
Que le son, la brise, puis l’odeur se joignent à la couleur
Dans la portée des branches qui s’écarquillent
Ranimant le lien d’affection de sa valeur

Accorder les sens par la lucarne

Saisissant son ampleur qui dépasse sa parure, d’une perception
Parmi les multiples histoires des divers points de vue en orbite
De la galerie à l’atelier, de la véranda au balcon
D’une présence qu’à leur façon, le voisinage profite

Au coup de sabord s’adresse un appel attractif
Offrant un siège à l’état d’esprit pour la capture
De l’univers dégagé de cet arbre, sensoriel et lénitif,
Gravitant autour de sa tranquille nature

 

Entre les arbres

par Christine de Camy

Immobilisé. Dans une chambre. A l’étage. Il peut appuyer son œil sur le bord d’une fenêtre. Apercevoir la cime d’un cèdre bleu. Saisir le souffle du vent sur les peupliers. Derrière, les montagnes, nettes ou brouillées, annoncent le temps de la journée. Suivre de son lit le fil des saisons. Feuilles, branches, feuilles. Malgré tout, respirer.

Accompagnée ou seule,  elle pousse la porte du bâtiment. Avec ou sans béquilles. Le parc l’accueille. Lucarne sur maladie close.

Le premier arbre, en face, n’est ni petit ni grand. Il a de larges branches. Les feuilles, caduques, font un tapis les jours d’automne.

Lui, en haut, peut il l’apercevoir?

Un arbre à hauteur d’homme. Un de ceux qu’on dessine enfant. Un arbre à l’ombre si légère. L’été on  s’y arrête à peine.

A cet arbre, un jour, des hommes et des femmes ont suspendu des rouleaux colorés. Papiers griffonnés, papiers dictés, papiers murmurés, papiers aux souhaits secrets.

Depuis sa chambre, à l’étage, il a soufflé ses mots. Ont été inscrits. Noués. Elle a tendu aussi un petit mot plié. Ont avec les autres pris soleil et pluie.

Pendant plusieurs mois, ce mûrier, en face de la porte, a été l’arbre de tous les vœux dans ce parc boisé. Celui de l’hôpital.

Le même jour, ou la veille peut être, à Paris, à Dublin, Yoko Ono  proposait  d’écrire et d’accrocher un rêve enrobé. Sur la branche d’un laurier. Au milieu d’un musée. Récoltait ces papiers. Sans les lire, en Islande,  les enterrait.

Imagine.

Une danse à commencé. Elle tresse une guirlande. De la ville à l’hôpital. Et retour. Elle court d’arbres en arbres.

Ce parc est aujourd’hui menacé. Nécessité de construire de nouveaux bâtiments. Cela s’entend. Vivre et travailler mieux. Ici. On le comprend.

Mais supprimer tous ces arbres, pourquoi le faudrait-il? Ce marronnier, cet érable, ce ginkgo aux feuilles d’or, pourquoi ? Ces tilleuls, l’odeur de ces tilleuls, l’été? Ce mûrier aux mille souhaits?

Comment rêver ensuite?

Danser dans le creux de sa tête?

Comment espérer, encore, un peu ?

 

 

 

 

 

 

 

Nouvelle fréquentation

par Chloë Rolland

dscf6531Je marche rapidement sur le chemin terreux qui longe les hôtels de Tulum, en bord de mer. Mes pieds dans mes gougounes me font mal, trop marché la veille, des ampoules partout où le plastique frotte contre ma peau. Une étrange piqûre au pied droit me démange, et finira par me faire boiter plusieurs jours, on l’appellera la piqûre de « fourmi-scorpion ». La pluie tombe légèrement en gouttelettes qui mouillent à peine les vêtements. Je traverse une barrière et entre dans la zone touristique entourant les ruines. Il y a vingt ans, quand je suis venue ici poser ma tente sur la grève, il n’y avait rien de tout ça, des ruines livrées à elles-mêmes, une chaleur torride, je me souviens. On les avait enfin visitées, mañana, mañana, le dernier jour d’une longue séquence qui s’était étirée dans les vapeurs de la marijuana et la moiteur de la plage.

Aujourd’hui, il y a des gardiens, et beaucoup, beaucoup de touristes, des milliers par jour sans doute. Ils s’amassent devant l’entrée du parc en troupes homogènes. Moi, je ne tourne pas vers la guérite, je cherche une pharmacie. On m’a dit que je pourrais acheter des relaxants musculaires pour mon amie dont le dos élance à l’endroit où les touristes arrivent en autobus. À contre-courant du flot matinal de vacanciers, je rejoins un grand complexe de restaurants, de boutiques de souvenirs, de cafés… Je trouve les comprimés de Robaxacet entre les chemises hawaïennes et les maracas. Ils coûtent une fortune, mais ça fera l’affaire. Je repars, satisfaite.

Sur le chemin du retour, il commence à pleuvoir avec plus de vigueur. Les gens se regroupent à l’abri des arbres qui forment un parasol naturel au-dessus de la voie piétonne. Je continue de marcher, trempée et bienheureuse, et j’observe cette forêt dense: on dirait des arbres sur la pointe des pieds. Je me demande s’ils cherchent l’eau qui inonde le sol ou s’ils la fuient. J’ai appris la veille que le Yucatan est formé d’une grande plateforme calcaire, très poreuse. L’eau circule sous la terre, en réseaux, et quand des failles se forment à la surface, des cénotes apparaissent, petits lacs d’eau douce au milieu de la jungle.

Ces arbres me laissent une impression ambivalente de délicatesse et de férocité. Je ne connais rien de cette forêt. J’imagine y plonger et je frissonne. Je pourrais être encerclée d’épinettes, la nuit par – 40, et je me sentirais plus en sécurité. Je me dis que la forêt est un lieu de sauvagerie qu’il faut apprivoiser à force de fréquentations. Chaque forêt, chaque arbre parlent un langage différent. Ceux-ci semblent suspendus. On dirait presque qu’ils sont sur le point de se mettre à marcher.

Il pleut maintenant à verse. Je suis détrempée quand j’entre dans le petit village de cabañas où nous logeons. Je dépose les précieuses pilules et je vais sur le bord de la mer. Le vent fait plier les palmiers.

*

Plus tard, j’apprendrai qu’il s’agit d’une mangrove, une forêt de palétuviers. Il paraît que leurs échasses leur permettent de survivre dans une eau très saline, qui renferme peu d’oxygène. Les racines à l’extérieur de l’eau captent l’oxygène pour la transmettre à celles qui sont submergées.

Ils vivent pour ainsi dire en suspension entre l’air, l’eau et la terre.

Les grands disparus

par Marie-Eve Desrochers Hogue

Orme du parc Jarry
Photographie: Benjamin Hogue

Mon père m’a dit qu’on avait mis des clôtures autour d’un grand arbre, au parc Jarry. Ma gorge s’est nouée. S’agissait-il du grand arbre? Celui qui s’élevait au milieu du pré et que je savais être l’un des rares ormes d’Amérique toujours debout, l’espèce ayant été décimée par la maladie hollandaise dans les années cinquante.

Avec mon frère, nous étions sortis dehors un soir, lors du grand verglas, malgré les avertissements de ma mère; nous n’avions plus l’âge d’écouter les conseils. Enjambant les branches cassées qui jonchaient les rues, nous avions marché jusqu’au parc. C’est alors que l’orme m’était apparu, campé dans le désert de glace qu’était devenu notre territoire d’enfance. Mon frère l’avait gravé sur pellicule, puis affiché dans sa chambre.

J’avais oublié l’orme.

Quelque temps après la nouvelle de mon père, je me suis rendue au parc. Aucune clôture ne ceinturait plus l’arbre, mais sa silhouette s’était amenuisée et avait perdu de sa symétrie, après qu’il ait été amputé d’une ou de plusieurs de ses branches maîtresses. J’ai reculé, changé de perspective plusieurs fois, tentant de me rappeler comment il avait été, ce qu’il lui manquait à présent, mais le portait demeurait flou. Au moins, il était là. Je me suis assise dessous.

J’ai à nouveau oublié l’orme, comme on le fait de ces choses si familières qu’on les croit immuables, par manque d’attention, mais désormais, quand j’arrivais au parc, je me rappelais soudain mon compagnon en sursis, et respirais librement seulement après l’avoir aperçu au loin. Je marchais alors à sa rencontre. S’il était déjà « occupé » par quelqu’un, je m’assoyais de l’autre bord du tronc, si gros que chacun d’entre nous pouvait à loisir demeurer en tête à tête avec lui-même et se perdre dans ses pensées.

L’orme me rappelait les arbres que j’avais connus. Le buisson dans la cour de ma petite voisine : une vraie cabane, où je m’absorbais dans la préparation de potions à base de feuilles et de cailloux, qui, à ma grande surprise, refusaient de flotter. Nous avons déménagé. L’arbre de la cour du presbytère où nous allions jouer, dans le tronc duquel des clous rouillés avaient été plantés par je ne sais qui, pour former une échelle par où grimper. Abattu.

Le saule qui abritait le passage me permettant de couper par le stationnement pour rentrer chez moi, et qui m’offrait chaque fois un intervalle de gazouillis ombragé, ce qui avait valu le nom de « chemin magique » à mon raccourci. Abattu. Remplacé par une clôture Frost haute de deux mètres, protégeant la propriété des intrus. Le kapok géant dans la forêt amazonienne, que j’avais d’abord cru être un mur de pierre alors que je m’approchais de sa base pyramidale. Le guide l’appelait « mamá » et disait taire son emplacement pour que personne ne vienne le couper, pour l’argent. Abattu?

L’arbre en face de mon appartement, qui, bien que vieux de quelques décennies à peine, avait poussé en fouet jusqu’à dépasser le toit du triplex. De mon balcon, j’observais les volées de moineaux s’y engouffrer, le chant des cigales s’y élever le soir, le vent soulever des vagues dans son feuillage dense et sombre la nuit. Parfois, l’espace d’un instant, je voyais l’arbre pour ce qu’il était en réalité. Ce n’était plus un « tronc », des « feuilles », ni même un « arbre », ni même « moi » l’observant, mais une présence mouvante d’une beauté sans nom.  J’avais assisté à la chute bruyante d’une de ses branches sur le trottoir. Cet incident avait signé l’arrêt de mort de notre doux voisinage métaphysique, « pour des questions d’assurance habitation », m’avait expliqué la propriétaire.

Les grands pins blanc et rouge, et leur tapis d’épines semé de cônes, au chalet familial, « qui valent plus chers que les chalets », aux dires de mon père, lui qui s’est pourtant traîné dans la terre pour les réparer, les faire durer toujours, ses petites maisons de bois. Modeste patrimoine. J’espère que les pins résisteront au poids de la neige et m’attendront intacts au printemps. Les autres peuvent bien tomber sous la foudre. Pourvu qu’eux tiennent. Les épinettes noires de la forêt boréale, qui fabriquent des nuages, se parlent par des chemins souterrains, partagent leur eau comme on donne son sang. C’est peut-être ce qu’a fait l’orme du parc quand sa forêt, comptant une centaine d’individus, a peu à peu disparu. Il avait cent ans. Naissaient mes parents.

J’ai cherché une image du grand orme sur Internet, pour donner rendez-vous à une amie à cet endroit précis. « Malade, l’un des plus vieux arbres de Montréal est abattu ». Non… L’article datait de la veille. La photographie qui l’illustrait m’a semblé criarde et déplacée. On y voyait la souche vermoulue à l’avant-plan, le tronc couché en diagonale et les émondeurs à l’arrière, avec leur machinerie. Pourquoi ne pas avoir mis une photo de l’être cher alors qu’il était bien portant.

Quand je me suis rendue au point de rendez-vous le lendemain, la souche avait été complètement arrachée et la zone, couverte de paillis. Un arbre chétif (certainement pas un frêne) avait été planté un peu plus loin. J’avais cru que l’absence de l’orme me sauterait aux yeux, formerait un trou béant dans le ciel, mais non. C’était comme si tout cela n’avait jamais tout à fait existé, lui, sa forêt et nos enfances.

 

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