Les grands disparus

par Marie-Eve Desrochers Hogue

Orme du parc Jarry
Photographie: Benjamin Hogue

Mon père m’a dit qu’on avait mis des clôtures autour d’un grand arbre, au parc Jarry. Ma gorge s’est nouée. S’agissait-il du grand arbre? Celui qui s’élevait au milieu du pré et que je savais être l’un des rares ormes d’Amérique toujours debout, l’espèce ayant été décimée par la maladie hollandaise dans les années cinquante.

Avec mon frère, nous étions sortis dehors un soir, lors du grand verglas, malgré les avertissements de ma mère; nous n’avions plus l’âge d’écouter les conseils. Enjambant les branches cassées qui jonchaient les rues, nous avions marché jusqu’au parc. C’est alors que l’orme m’était apparu, campé dans le désert de glace qu’était devenu notre territoire d’enfance. Mon frère l’avait gravé sur pellicule, puis affiché dans sa chambre.

J’avais oublié l’orme.

Quelque temps après la nouvelle de mon père, je me suis rendue au parc. Aucune clôture ne ceinturait plus l’arbre, mais sa silhouette s’était amenuisée et avait perdu de sa symétrie, après qu’il ait été amputé d’une ou de plusieurs de ses branches maîtresses. J’ai reculé, changé de perspective plusieurs fois, tentant de me rappeler comment il avait été, ce qu’il lui manquait à présent, mais le portait demeurait flou. Au moins, il était là. Je me suis assise dessous.

J’ai à nouveau oublié l’orme, comme on le fait de ces choses si familières qu’on les croit immuables, par manque d’attention, mais désormais, quand j’arrivais au parc, je me rappelais soudain mon compagnon en sursis, et respirais librement seulement après l’avoir aperçu au loin. Je marchais alors à sa rencontre. S’il était déjà « occupé » par quelqu’un, je m’assoyais de l’autre bord du tronc, si gros que chacun d’entre nous pouvait à loisir demeurer en tête à tête avec lui-même et se perdre dans ses pensées.

L’orme me rappelait les arbres que j’avais connus. Le buisson dans la cour de ma petite voisine : une vraie cabane, où je m’absorbais dans la préparation de potions à base de feuilles et de cailloux, qui, à ma grande surprise, refusaient de flotter. Nous avons déménagé. L’arbre de la cour du presbytère où nous allions jouer, dans le tronc duquel des clous rouillés avaient été plantés par je ne sais qui, pour former une échelle par où grimper. Abattu.

Le saule qui abritait le passage me permettant de couper par le stationnement pour rentrer chez moi, et qui m’offrait chaque fois un intervalle de gazouillis ombragé, ce qui avait valu le nom de « chemin magique » à mon raccourci. Abattu. Remplacé par une clôture Frost haute de deux mètres, protégeant la propriété des intrus. Le kapok géant dans la forêt amazonienne, que j’avais d’abord cru être un mur de pierre alors que je m’approchais de sa base pyramidale. Le guide l’appelait « mamá » et disait taire son emplacement pour que personne ne vienne le couper, pour l’argent. Abattu?

L’arbre en face de mon appartement, qui, bien que vieux de quelques décennies à peine, avait poussé en fouet jusqu’à dépasser le toit du triplex. De mon balcon, j’observais les volées de moineaux s’y engouffrer, le chant des cigales s’y élever le soir, le vent soulever des vagues dans son feuillage dense et sombre la nuit. Parfois, l’espace d’un instant, je voyais l’arbre pour ce qu’il était en réalité. Ce n’était plus un « tronc », des « feuilles », ni même un « arbre », ni même « moi » l’observant, mais une présence mouvante d’une beauté sans nom.  J’avais assisté à la chute bruyante d’une de ses branches sur le trottoir. Cet incident avait signé l’arrêt de mort de notre doux voisinage métaphysique, « pour des questions d’assurance habitation », m’avait expliqué la propriétaire.

Les grands pins blanc et rouge, et leur tapis d’épines semé de cônes, au chalet familial, « qui valent plus chers que les chalets », aux dires de mon père, lui qui s’est pourtant traîné dans la terre pour les réparer, les faire durer toujours, ses petites maisons de bois. Modeste patrimoine. J’espère que les pins résisteront au poids de la neige et m’attendront intacts au printemps. Les autres peuvent bien tomber sous la foudre. Pourvu qu’eux tiennent. Les épinettes noires de la forêt boréale, qui fabriquent des nuages, se parlent par des chemins souterrains, partagent leur eau comme on donne son sang. C’est peut-être ce qu’a fait l’orme du parc quand sa forêt, comptant une centaine d’individus, a peu à peu disparu. Il avait cent ans. Naissaient mes parents.

J’ai cherché une image du grand orme sur Internet, pour donner rendez-vous à une amie à cet endroit précis. « Malade, l’un des plus vieux arbres de Montréal est abattu ». Non… L’article datait de la veille. La photographie qui l’illustrait m’a semblé criarde et déplacée. On y voyait la souche vermoulue à l’avant-plan, le tronc couché en diagonale et les émondeurs à l’arrière, avec leur machinerie. Pourquoi ne pas avoir mis une photo de l’être cher alors qu’il était bien portant.

Quand je me suis rendue au point de rendez-vous le lendemain, la souche avait été complètement arrachée et la zone, couverte de paillis. Un arbre chétif (certainement pas un frêne) avait été planté un peu plus loin. J’avais cru que l’absence de l’orme me sauterait aux yeux, formerait un trou béant dans le ciel, mais non. C’était comme si tout cela n’avait jamais tout à fait existé, lui, sa forêt et nos enfances.

 

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