Nouvelle fréquentation

par Chloë Rolland

dscf6531Je marche rapidement sur le chemin terreux qui longe les hôtels de Tulum, en bord de mer. Mes pieds dans mes gougounes me font mal, trop marché la veille, des ampoules partout où le plastique frotte contre ma peau. Une étrange piqûre au pied droit me démange, et finira par me faire boiter plusieurs jours, on l’appellera la piqûre de « fourmi-scorpion ». La pluie tombe légèrement en gouttelettes qui mouillent à peine les vêtements. Je traverse une barrière et entre dans la zone touristique entourant les ruines. Il y a vingt ans, quand je suis venue ici poser ma tente sur la grève, il n’y avait rien de tout ça, des ruines livrées à elles-mêmes, une chaleur torride, je me souviens. On les avait enfin visitées, mañana, mañana, le dernier jour d’une longue séquence qui s’était étirée dans les vapeurs de la marijuana et la moiteur de la plage.

Aujourd’hui, il y a des gardiens, et beaucoup, beaucoup de touristes, des milliers par jour sans doute. Ils s’amassent devant l’entrée du parc en troupes homogènes. Moi, je ne tourne pas vers la guérite, je cherche une pharmacie. On m’a dit que je pourrais acheter des relaxants musculaires pour mon amie dont le dos élance à l’endroit où les touristes arrivent en autobus. À contre-courant du flot matinal de vacanciers, je rejoins un grand complexe de restaurants, de boutiques de souvenirs, de cafés… Je trouve les comprimés de Robaxacet entre les chemises hawaïennes et les maracas. Ils coûtent une fortune, mais ça fera l’affaire. Je repars, satisfaite.

Sur le chemin du retour, il commence à pleuvoir avec plus de vigueur. Les gens se regroupent à l’abri des arbres qui forment un parasol naturel au-dessus de la voie piétonne. Je continue de marcher, trempée et bienheureuse, et j’observe cette forêt dense: on dirait des arbres sur la pointe des pieds. Je me demande s’ils cherchent l’eau qui inonde le sol ou s’ils la fuient. J’ai appris la veille que le Yucatan est formé d’une grande plateforme calcaire, très poreuse. L’eau circule sous la terre, en réseaux, et quand des failles se forment à la surface, des cénotes apparaissent, petits lacs d’eau douce au milieu de la jungle.

Ces arbres me laissent une impression ambivalente de délicatesse et de férocité. Je ne connais rien de cette forêt. J’imagine y plonger et je frissonne. Je pourrais être encerclée d’épinettes, la nuit par – 40, et je me sentirais plus en sécurité. Je me dis que la forêt est un lieu de sauvagerie qu’il faut apprivoiser à force de fréquentations. Chaque forêt, chaque arbre parlent un langage différent. Ceux-ci semblent suspendus. On dirait presque qu’ils sont sur le point de se mettre à marcher.

Il pleut maintenant à verse. Je suis détrempée quand j’entre dans le petit village de cabañas où nous logeons. Je dépose les précieuses pilules et je vais sur le bord de la mer. Le vent fait plier les palmiers.

*

Plus tard, j’apprendrai qu’il s’agit d’une mangrove, une forêt de palétuviers. Il paraît que leurs échasses leur permettent de survivre dans une eau très saline, qui renferme peu d’oxygène. Les racines à l’extérieur de l’eau captent l’oxygène pour la transmettre à celles qui sont submergées.

Ils vivent pour ainsi dire en suspension entre l’air, l’eau et la terre.

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