L’ombre des forêts

par Nicolas Boldych

Chaque forêt, de la hétraie à la sapinière, ne baigne-t-elle dans une ombre qui lui est propre, un espace intérieur plus ou moins perméable à la lumière et diversement architecturé, charpenté, murmurant ? Parfois les toits des forêts sont crevés et la lumière y pénètre abondamment, parfois l’épaisse canopée assure l’hermétisme d’un clair-obscur que plus rien ne dérange et qui semble propice à la croissance concertée des arbres.

J’ai parfois le sentiment lorsque je m’attarde dans un sous-bois que les arbres croissent autant en puisant dans la terre dont ils tirent leurs nutriments, que par cette ombre qu’ils ont fait leur avec le temps, et qu’ils taillent et modulent par de répétés et parfois imperceptibles balancements axiaux.

Ils reposent dans cette ombre intérieure comme dans un élément apaisant qui stimulerait, comme un liquide amiotique, cette incessantes croissante qui est leur manière à eux de se mouvoir, toujours à partir d’un même centre immobile, ou un axe.

La croissance comme mouvement au ralenti des arbres.

En écrivant ces lignes je pense en particulier aux hêtraies d’ubac si courante ici dans les Hautes-Alpes et à leur ombre exclusive d’où semblent impitoyablement chassées les autres essences. Dans cette ombre qui n’est à la fois que des hêtres et qu’aux hêtres, les troncs s’élancent avec une énergie peu commune, presque barbare, les branches croissent avec une vigueur comparable à celles des racines traçantes de l’arbre ; en zigzags discrets suspendus dans l’ombre jusqu’aux bourgeons déjà pointus, aiguisées, prêts à l’attaque.

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Finalement je trouve l’ombre des hêtraies, du fait de leur caractère exclusif, intimidante et peu accueillante, malgré qu’elles m’inspirent du respect.  En automne et hiver, cet espace intérieur des hétraies se fait gothique (flamboyant) quand les troncs jaillissant d’un parterre de feuilles en putréfaction s’unissent en voutes, ou que les branches dessinent nerveusement des vitraux où vient s’écraser le catastrophique soleil de novembre.

(On parle, de hêtraie-cathédrale, comme dans le cas de la forêt de Soignes, à la lisière de Bruxelles. Bien que le terme soit technique il me conforte dans cette image que je veux me faire des sous-bois de hêtres.)

Rien de tel pour les forêts de pins sylvestres si courantes ici, à la jonction des massifs du Vercors et du Dévoluy, où cette essence a envahi le territoire depuis les reboisements du 19ème siècle. Le pin sylvestre est le prolétaire, le soldat, le travailleur sans statut des forêts françaises. Bientôt transformé en voliges ou poutre de qualité moyenne. Il est là pour empêcher l’érosion, produire des résines qui font du bien au corps (antiseptique, expectorante, tonifiante), et des pommes de pin idéales pour lancer les feux de cheminée ; pas pour former des cathédrales.

Celles de pins sont des forêts sèches et à claire-voie. Leur ombre, toujours lacunaires, y est aussi collante et odorante qu’une résine ignée. Elle recouvre mal un parterre moelleux d’aiguilles rousses   qui craquent en masse sous nos semelles citadines. Ces forêts ne produisent aucun effet dramatique mais apportent une chaleur, un feu bienvenu en novembre, décembre, février…

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La lumière et l’image des nuages continuent à pénétrer dans cette forêt comme dans une ruine romane, un vieil édifice lézardé et baillant aux corneilles, ou au jais, et dont le toit serait outrageusement crevé. Au sol des tapis d’aiguilles, et tout autour de nous se dressent des poteaux rustiques et rugueux qui scandent, balisent l’espace, souvent en pente ici, et surtout coupent le vent.

Dans cette fausse ombre des pins le vent arrive si vite, mais il est comme happé et digéré par les pins sylvestres et leurs branches flexueuses, en quelques mouvements élastiques pleins de panache. Surtout par le jeune pin, qui est un rouquin d’arbre au tronc volontiers squameux d’où s’élancent des branches bien carénées flottant sur l’air avec une élasticité de caoutchouc. Les vieux pins gris sont plus statiques et rigides, mais ils sont souvent à leur pied de petits hérissons de pins dont la présence réchauffe, dans le gris de l’hiver, l’atmosphère qui se glace.

Mais quand je pense à l’ombre des forêts, c’est surtout celle des chênaies qui me vient à l’esprit, car il s’agit d’une ombre qui bien que plus consistante que celle des pins, me paraît verte. D’un vert dont on se souvient longtemps quand on y a trempé sa tête et son corps un jour d’avril ou de mai.

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