Rouge hiver

par Nicolas Boldych

2018, à ce qu’il paraît, fut une des années les plus chaudes qu’ait connu la France.  Je ne sais trop ce que cela veut réellement dire (et puis quelle est cette manie consistant à essayer de faire coïncider phénomènes climatiques et frontières nationales ?), mais ce sont tout de même le genre de considérations qui posent une ambiance, et peuvent expliquer après coups certaines émotions de saison en cet hiver rouge.

Émotions des hommes, ou des arbres.

Septembre passé, l’été n’arrivait pas à s’arrêter, ici dans les Préalpes du Sud. Son énergie s’étiolait sans que le passage vers l’automne s’enclenche décidément. Les béances saisonnières sont de plus récurrente et longues ici dans le finis terrae de l’Eurasie.

Elles sont parfois si profondes qu’elles soulèvent d’étranges interrogations :  où nous en sommes du rapport entre temps et espace, saison et latitudes ? Où est notre place sur la carte du chaud et du froid, du sud et du nord. Cette chaleur c’est un peu comme si, à l’entame de l’automne, nous dérivions vers un sud entropique où iraient fondre nos valeurs vainement glacées.

Je vois, peut-être un peu puérilement mais l’image me plaît, les saisons comme des pièces d’une maison que feraient communiquer entre elles le corridor, solaire, du temps. Ici, dans une haute Provence qui souvent s’ignore comme telle, on passe, idéalement (même si cet idéal n’est plus vraiment de saison), du salon de l’été, avec son balcon appuyé sur les colonnes torses de la canicule, au boudoir de l’automne, puis à la petite cuisine de l’hiver, humble, aux bruits de flocons et fer blanc.

Des portes s’ouvrent, ou se ferment, en particulier pour ce qui est de l’hiver et de ses confinements dans des glaciaires aux falaises de brume et gel, de ses champs de pression où les flocons  s’écrasent sans pitié sur les visages des touristes, où les congères s’épaississent à vue d’œil. Ce sont des ambiances qui suscitent la patience ainsi qu’une autre conception du temps ; un temps qui rentrerait décidément la tête dans les épaules, comme le font les tortues à l’approche du danger, et qui, en attendant de se redéployer à la faveur de nouveaux verdissements et poussées de sèves, se prendrait à méditer sur lui-même, sur sa profondeur, sur son décours, ses accélérations soudaines, et décélérations aussi soudaines.

Parfois aussi une poutre de la maison se brise et tombe la neige comme une manne versée par la grande Ourse.

Les arbres, souvent seuls vrais habitants des lieux dans ces Alpes dépeuplées, continuent à nous envoyer des messages puissants et à réagir diversement, en particulier pour ce qui est de leurs fruits qui sont comme leurs émotions finales, avant l’hiver (ou qui le traversent de part en part comme les baies, très fripées alors, des cynorrhodons).

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En octobre dernier, dans les hêtraies d’ubac ou sur la ripisylve du petit Buëch, les couleurs tombaient comme des verdicts ; les feuilles s’étaient soudain arrêtées, figées dans une certaine intensité de rouge, jaune, orange. Cela ressemblait à une ultime cristallisation des sèves et les couleurs bien que là, flamboyantes et accrochées aux silhouettes amaigries des arbres, étaient devenues purement aériennes (J’essayais d’attraper ces couleurs en les photographiant mais je ne faisais qu’ajouter des feuilles mortes aux feuilles mortes, car les photos sont souvent ainsi, des chrysalides vidées de la larve, des feuilles brillantes mais sans sève, à foison quand elles sont numériques… jonchant un écran d’ordinateur de leurs injonctions au souvenir).

Les portes du vain royaume de l’automne étaient grandes ouvertes. Le résultat était à la fois sublime et troublant, car les couleurs de l’automne était rendue plus intenses encore par un soleil estival qui continuait imperturbablement, et comme par inertie, à rouler sa bosse.

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On n’était pas encore sorti de ce grand salon de l’été où les forêts, les arbres, la nature toute entière, atteignent leur maximum de volume, avant les rétrécissements hivernaux. Les arbres baillaient insolemment, en particulier les érables, dans leurs habits de lumière. Et l’on avait presque envie de ressortir sur les balcons pour admirer les pierriers blancs comme neige des contreforts du massif d’Aurouze, ou les forêts de mélèzes partant à l’assaut du plateau de Bure. Ce glissait dans ce triomphe du beau temps comme une sensation d’entropie luxueuse, et ambigüe quant à ces conséquences réelles sur la marche du monde.

Puis, courant novembre, la porte de l’hiver s’est soudain refermée sur le haut pays du Dévoluy, par surprise. A 1200 mètres d’altitude la neige est tombée alors que dans les villes, Gap, ou Veynes, on continuait à vivre, sans trop y réfléchir, dans cette béance saisonnière qui fait souvent suite, pendant quelques semaines du moins, à l’été « véritable ».

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C’est par hasard que j’ai pu me rendre compte de cette arrivée intempestive de l’hiver ; en allant rendre visite aux mélèzes, hauts comme des cocotiers, du col du Festre, à l’entrée du massif du Dévoluy.

La neige est une catastrophe, souvent légère, qui change les silhouettes des arbres et nous fait entrer dans un pays autre. Elle remet tout à plat parfois sous des monumentales dunes.  Mais ici, à cause des nuages bas, mais surtout de la surprise, une ambiance saturnienne pesait sur le village où le seul lieu public, le café, était fermé, comme chaque fois à l’intersaison, et où les bêtes étaient depuis longtemps en stabulation dans les bâtiments prévus à cet effet. Quant aux habitant, ils avaient sans doute déjà commencé à rentrer la tête entre leurs épaules en signe de méditation sur le décours et la profondeur du temps.

Une porte s’était bien fermée annonçant, dans la petite cuisine à l’odeur âcre de fumée, ce rétrécissement de l’espace et cette contraction des sèves qui inaugurent une saison de patience mais aussi de dangers, avec les ruptures tragiques des avalanches, meurtrières ces derniers temps, les grands murs de glace qui isolent les villages trop aventureux, ou encore les persistantes plaques de verglas qui font valser les automobiles. L’hiver est toujours dangereux et souvent pesant comme Saturne.

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« Mais là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve »

J’entendais l’énigmatique phrase de Friedrich Hölderlin, résonner dans cette ambiance aux vires saturnienne, et c’étaient les baies rouges des sorbiers des oiseleurs, arbres très à l’aise sur l’humus du col comme sur toutes les terres pauvres et acides, qui me la soufflaient. Jamais, sur ce fond de neige et de ténèbres hivernales arrivées comme par effraction, elles ne m’avaient paru aussi rouges ces baies à la chair farineuse mais néanmoins digeste pour les hommes (on en fait même des confitures), et qui muries à la fin de l’été persistent en automne pour mieux attirer les grives.  Sur fond d’hiver elles avaient la transparence d’une émotion exprimée dans l’urgence, et une couleur qui, faisait à elle seule reculer l’idée d’un froid omnipotent, d’un froid chasseur de vie.

Cependant, cette neige arrivée trop vite, et trop haut pour qu’on la remarque, était un faux signal. La porte de l’hiver était mal fermée et l’été est à nouveau entré par effraction, à cause des gonds défectueux de la porte des saisons qui peut aller aussi bien en avant qu’en arrière à quelques jours de distance.

En décembre on aurait pu gravir en maillot de bain, au travers pins, mélèzes… et chênes pubescents, car en ce lieu on est à la fois un peu en Méditerranée et dans les Alpes, les pentes  menant aux crêtes sauvages et couvertes de genévriers du massif de Ceüze ; un massif circulaire et rocheux par son contour mais plein d’un vide en forme d’entonnoir en son centre où affluent les  lits, souvent à sec, de ruisseaux de montagne et les fils d’acier des remontes pentes, eux-mêmes de moins en moins actifs du fait d’un récurrent manque de neige. Ses blanches falaises extérieures, convexes comme un fer un cheval, attirent par ailleurs les grimpeurs du monde entier.

(J’exagère peut être en parlant de maillot de bain car ce ne serait sans doute venu à l’idée de personne, , pas même en été, mais cela aurait été néanmoins  possible ce dimanche de fin décembre où m’y a emmené une amie à la recherche de l’air des cimes.)

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Au sortir des pinèdes-mélézins les falaises dressaient leurs murs bleus et gris ou commençaient à s’affairer des hommes et femmes araignées, un casque sur la tête et une corde pendant à leurs larges ceintures garnies de mousquetons. Presque en maillot, donc, pour ce qui était de l’habit. Ils procédaient en plein soleil,  en regard du magnifique panorama offert par le massif des Monges qui s’étale au Sud-est en direction de Nice. On était retourné dans le salon de l’été dont la terrasse était même à nouveau fréquentable pour des bains de soleil en compagnie des baies de cynorrhodons.

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Les roses canines, rosae caninae, qui normalement en cette saison se détachent dramatiquement du manteau neigeux et dont la chair se glace, s’esclaffaient sur fond de falaises bleues-grises assaillies par des grimpeurs à l’accent et au ton de voix citadins ; les baies étaient innombrables, pleines d’un optimisme printanier anormal, trop épanouies. Peut-être que ces rosacées se rappelaient, dans une ambiance inhabituelle d’étuve, à flanc de rocher et sur une pelouse aride, les vieilles chaleurs minérales, jaunes et poussiéreuses, de leur pays d’origine, quelque part entre le Kazakhstan et la Perse.  Leur rouge me rappelait en tous cas celui que l’on entrevoit, parmi les buées, sur les joues de ses voisins et voisines de banc dans les saunas, quand on est submergé de la tête jusqu’à la racine des pieds par une chaleur qui excite et « sonne » tout à la fois.

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Les fruits sont des émotions, rouges en hiver, pour des questions de danger, mais aussi d’intensité d’une joie aussi paradoxale que nécessaire, et puis aussi à cause de la chaleur qui se dégage naturellement, ardemment, de toute volonté de résistance au froid.

Le rouge des baies des sorbiers, cynorrhodons, houx, aubépines (rouge bordeaux pour ces dernières) sont particulièrement visibles, en tant que fruits et émotions dont la vision nous soutient et porte de l’avant. Mais le rouge de cet hiver était aussi celui d’une chaleur qui revenait répétitivement par effraction, d’une étuve ou nous serions pris en groupe, comme des troupeaux de roses canines, à l’aplomb du mur convexe des montagnes.

Cela se confirma, ce rouge hiver, en janvier quand j’aperçus pour la première fois en cette saison un pommier encore chargé de fruits. Une vision d’Hespéride hivernale assez magique, mais toujours mitigée par ce sentiment de luxueuse entropie liée à une possible dérive de notre pays vers le sud.

Les pommes étaient parfaitement comestibles, sans acidité et même pas farineuses comme cela peut être le cas après des gelées répétées. C’était les meilleurs fruits, les émotions les plus étranges et plus abouties de ce rouge hiver.

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