Pour les arbres

par Nicolas Boldych

Souvent, par leur seule taille, ils nous avertissent de loin. De quelque chose comme la qualité du vent ou de la pesanteur terrestre à cet endroit, à cet instant. Ils occupent réellement l’espace. Ils en connaissent le sel qu’ils goûtent par l’apex de la racine.

Jamais je ne leur donnerais un nom ou leur attribuerais un rôle. Mot à mot ils se disent forêt, et tournent autour d’un axe.

Quel axe ? Autour de qui, de quoi tournent les arbres ? de quelles vrilles sont issus les conifères, les peupliers qui s’éloignent vers le haut ?

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Souvent ils avertissent. Le temps et l’espace ici leur appartiennent, c’est eux qui en révèlent les tresses et les nœuds. Ils me disent « passe vite !» ou « reste ici un hiver et tu sauras qui est le véritable habitant de ces montagnes ! » Ils sont hirsutes (les robiniers, les saules aux tiges rougeâtres en bord de rivière), lunaires, au tronc verdâtre et crémeux presque, comme les trembles, fouettés par le vent (le fruste pin sylvestre, le genévrier des âges glaciaires), d’une grande élégance (le sorbier des oiseleurs et ses fruits qui tentent les grives, le sycomore ou le doux mélèze dès le printemps), ou encore d’une taille gigantesque (le totem plein de vides du peuplier d’Italie) qui les éloigne de nous. Ils sont multiples et solitaires. Égaux dans le geste de croître, au ralenti.

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Humbles et obscurs mais toujours à flot, et lumineux dans le grand dérangement solaire. Mot à mot ils se disent forêt. Toujours, dans la forêt ou ailleurs, je cherche leur visage, mais ils n’en ont pas tout comme ils n’ont pas de corps, ni d’idée, à part celle de leurs fruits-émotions, et de leurs graines qui les démultiplieront à l’envi, par le vent ou le minuscule estomac des oiseaux, sans qu’ils le sachent ; sans rôle, sans nom, au creux de la montagne…

Comme tout un chacun, je les fréquente, c’est-à-dire les contourne, les effleure, les toise jusqu’au faite, jusqu’à un vide sommital, je les observe, sans doute dans le désordre, mais jamais je ne les compterais (car ils sont déjà des chiffres vivants, de résine, de pollen).

Quelquefois je les félicite silencieusement ou de manière plus visible, avouons-le sans crainte, les enserre pour tourner avec eux, dans cette vrille du tronc et du feuillage par laquelle ils s’enivrent d’eux-mêmes, et croissent, comme les plus naturels des derviches.

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