Les perchoirs de mon enfance

par Roxanne Lajoie

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La première fois, c’était avec les jumeaux Cardinal. Je devais avoir six ou sept ans. Ils habitaient derrière chez moi. Nos jardins étaient mitoyens, une simple clôture Frost comme frontière. Ils étaient toujours perchés dans l’érable, au milieu de leur cour. Quand ils grimpaient très haut, ils disparaissaient dans le feuillage et sifflaient pour que j’aille les rejoindre.

C’était l’heure du dîner. Il faisait chaud. Je sortais de la piscine, mon maillot était encore humide. Les Cardinal étaient dans leur érable et mangeaient des sandwiches. Ils en avaient un pour moi si je voulais. Paris Pâté et moutarde. Ma mère en avait plein les bras avec ma petite sœur et n’avait pas encore préparé le dîner. J’ai escaladé la clôture puis me suis plantée sous l’arbre. L’un des jumeaux a descendu d’une branche et m’a tendu la main pour m’aider. J’ai posé un pied sur le tronc et me suis donné un élan. Mon ventre a pris appui sur la branche la plus basse. J’ai passé la jambe par-dessus et me suis retrouvée à califourchon. J’ai enlacé l’érable pour me lever. L’écorce était douce et fraîche. Les Cardinal m’attendaient au milieu du feuillage. J’ai empoigné une branche, puis une autre, suis disparue dans l’ombre et me suis assise à côté d’eux. J’avais les cuisses rouges et un peu écorchées de m’être hissée si haut. Ils m’ont tendu un sandwich. Le meilleur Paris pâté moutarde que j’ai mangé de ma vie.

De là-haut, j’ai vu ma mère sortir de la maison avec un pichet de limonade et m’appeler. Deux puis trois fois, en commençant un peu à s’inquiéter. La frondaison de l’érable étouffait nos rires, mais le poids de nos trois corps secouait légèrement les branches. C’est le froissement des feuilles qui ont attiré son attention. Elle a levé la tête en poussant un petit cri. « Oh ! mon Dieu ! Veux-tu ben descendre de là ! ». J’étais confortable, je n’en avais pas envie. Il faisait bon dans l’ombre verte avec les Cardinal. Sa voix qui me commandait de descendre se faisait plus aigüe. J’ai senti sa crainte alors j’ai obéi, mais non sans négocier un verre de limonade pour mes amis.

 

Il y avait un peuplier sur le terrain, devant la maison. Quand le vent soufflait doucement, je me plaçais dessous pour entendre tinter ses feuilles castagnettes. Je n’ai jamais pu y grimper, mon père avait coupé toutes les branches basses.

 

En camping, une fois, j’ai escaladé un pin. Ses branches bien droites étaient comme des barreaux d’échelle. Je me suis installée au plus près de la cime, adossée contre le tronc, et j’ai passé l’après-midi à contempler le ciel entre les aiguilles.  Je suis redescendue tout couvert de résine. Il a fallu jeter mes vêtements, puis frotter ma peau et mes cheveux à la térébenthine. Je sentais fort l’essence. Pas question de m’approcher du feu avant d’aller me rincer dans le lac. Ma peau collait encore par endroit. Le lendemain, je suis sortie du sac de couchage, des peluches un peu partout sur le corps.

 

J’ai rapidement préféré les feuillus. Le grand chêne de l’autre côté de la rue, en bordure du terrain de golf,  me tentait depuis longtemps, mais sa plus basse branche était encore trop haute. Jusqu’au jour où les actionnaires du club ont fait installer une clôture métallique pour empêcher l’accès au terrain. Le chêne s’est retrouvé du côté interdit, mais la haute clôture de grillage, si facile à escalader, m’a enfin permis d’atteindre la branche. L’écorce de l’arbre était épaisse et me labourait la peau des cuisses et des bras. J’adorais la sensation de picotement, portais fièrement les égratignures, comme des médailles de ma témérité. Deux longues branches perpendiculaires poussaient l’une au-dessus de l’autre m’offrant le parfait appui pour m’installer avec un livre. C’est là-haut que j’ai rencontré «Les petites filles modèles» et le «Bon petit diable» de la comtesse de Ségur.

Puis un jour, l’écorce est devenue trop rêche. J’ai eu honte du regard des garçons sur mes éraflures. Alors j’ai mis des pantalons pour grimper. Mais en enjambant une branche, le bas est resté coincé. Le tissu a retenu mon geste. Je me suis cramponnée au chêne pour ne pas tomber. Mon cœur cognait fort contre le tronc. Le pantalon s’est déchiré quand j’ai réussi à le détacher de l’écorce. Je me suis assise, j’ai pleuré un peu, puis j’ai fini mon livre. Je suis redescendu avec le soleil, la joue éraflée. Ça a été l’ultime caresse de l’arbre.

 

Aujourd’hui, je ne grimpe plus, mais j’ai installé mon bureau devant la fenêtre, au deuxième étage de ma maison. Quand j’y travaille, je lève à l’occasion la tête et perche mon regard dans l’érable du jardin.

Chevauchement

par Chloë Rolland

20190525_105510.jpgla pinède. arbres torves, rouges et fèves au sol. les catalpas, plus lents, ont l’air en dormance, insensibles au printemps.

la pinède. les mélèzes tremblent. un refrain d’amour passe et se répète, would it be a sin? If I can’t help falling in love.

la corneille. elle a vu que j’ai vu, le vol silencieux vers son nid haut perché dans l’érable. elle a vu que j’ai vu, sous son nid, sur un banc de parc, une femme allaite son bébé. je lève la tête. noir de jais, à peine quelques secondes, et elle est repartie.

la pinède. would it be a sin. on dirait que la corneille me suit.

la pinède. des fèves dans les mains.

*

chevauchement. tu en as, des bourgeons, au milieu de toutes tes coquilles. le garçon au casque vert s’arrête, installe le pied de son vélo. il approche.

la pinède. il pose les mains sur les troncs, se choisit un arbre. je lève mon appareil, un oiseau que je vois à peine se dépose entre les branches. l’enfant grimpe dans le pin. le vent fait tinter les coquilles.

chevauchement. would it be a sin.

la corneille croasse.

*

ça n’allait pas de soi. tu étais là comme une question. il était difficile de savoir quel mot viendrait.

chevauchement.

c’était le petit enfant dans la pinède. l’automne qui persistait dans tes fèves. les bourgeons qu’il fallait découvrir. une petite corde, un ballon éclaté, coincés dans une branche.

c’était ta lenteur dans le spectacle du vert tendre.

je me suis assise en face de toi. l’enfant grimpait. je me suis adossée à ton tronc. je crois que je cherchais la métaphore. et je tentais d’y résister. would it be a sin.

le chevauchement.

j’ai laissé les fèves sur la table. la corneille est revenue. j’ai résisté à l’envie d’imaginer qu’elle était là pour moi.

le sens.

j’avais choisi la question. et je fredonnais pour tenter de ne pas y répondre.

rester.

I can’t help falling.

c’était une question d’abandon.

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Entre-deux

par Claudette Lemay

Montréal, parc Maisonneuve

Feuilles de chêne
décrochées par le vent
reprises par le gel

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empreintes éphémères

promesse du printemps
dernier sursaut de l’hiver
souvenir d’automne

duo

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je marche péniblement  jusque-là
au milieu du parc glacé
pour m’éloigner des rues bruyantes
qui l’encerclent

le froid surprend en ce premier avril
malgré la lumière printanière
le vent pince les oreilles
la neige cristalline brille
et craque sous mes bottes

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je traverse un sous-bois de pins
qui baignent dans une flaque gelée

je ne croise personne

je cherche du regard
un chemin de retour
captive un moment
de ce champ verglacé

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De l’hiver au printemps

par Suzanne Rochette

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En cette fin avril, l’hiver laisse sa place au printemps à Livigno. La neige, fidèle alliée de la montagne, n’a pourtant pas encore dit son dernier mot, pour le plus grand bonheur des skieurs chevronnés.

Lovée entre deux vallées, la station italienne est aux premières loges pour assister à la parade touristique saisonnière ainsi qu’aux changements de décor naturels.

Après deux journées sur les pistes, je décide de faire une pause sur les hauteurs de la ville. Sur le bas côté d’une route, je m’assois auprès des arbres.

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Plantés fièrement sur la montagne, les sapins dominent le paysage. Bravant la pente sans effort, les conifères s’étendent vers le ciel. Certains ont encore leurs aiguilles, d’autres non. A fleur de vent, les flocons se posent délicatement sur les branches alentours et sur ma peau découverte.

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La tranquillité des lieux est bien éphémère: entre les vrombissements des voitures, les cloches de l’église en contrebas et les corbeaux plaintifs, seuls les arbres semblent imperturbables.

A mes pieds, une jeune pousse arbore les solides branches de son premier hiver. Si l’arbuste a survécu aux longs mois de gel et de neige, il n’est pas encore assez fort pour se dresser face à eux.

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Devant ce paysage, j’en viens à imaginer les couleurs qu’il révèlera ou encore les animaux qui y trouveront refuge dans quelques mois.

Après ce moment suspendu, je quitte Livigno et ses fiers arbres avec la promesse de les retrouver un jour de printemps ou d’été. Histoire de confronter imagination et réalité. Car si au fil des saisons notre corps change peu en surface, la nature elle, reste le réel témoin du temps qui passe.

La feuille qui cache la forêt

par Serge Chaumier

C’est simple de s’émouvoir en songeant aux arbres qui ont compté dans notre vie. Ma première rencontre fut celle de l’abricotier du jardin de mon enfance, que j’enlaçais amoureusement. Ses fruits juteux et mordoré emplissaient ma bouche toute entière, et je m’entêtais à mordre ses amandes après en avoir cassé les noyaux à petits coups de marteaux, car on disait qu’elles étaient un poison à forte dose. Déjà le frisson de la transgression. Après une abondante récolte en 75, il décida de mourir lors de la canicule de 76 et l’on conserva son tronc assez longtemps développant le vague projet d’en faire un meuble en souvenir. Mais il y avait aussi les pruniers, les poiriers, les pommiers et bien sûr le cerisier énorme de la voisine dans lequel je jouais au chat, grimpant des heures durant sur les plus hautes branches, m’entêtant à ignorer l’avertissement : le bois de cerisier est fragile et rompt facilement. Mais il ne m’a jamais trahi, préférant me marquer du jus de ses bigarreaux qui tachaient mes vêtements pour trahir mon forfait. Première jouissance d’un corps d’enfant puisque l’amour à cet âge ne se réduit pas seulement à des corps à corps charnels. Il me revient en mémoire à l’instant ce texte de Giraudoux où la maîtresse d’un quelconque amant jaloux lui explique sa première trahison du matin lorsqu’elle se réveille et qu’elle caresse le bois du lit, si doux et si sensuel, le bois d’Olivier, ses nervures et ses formes où la main se promène, quel beau nom Olivier !

Olivier : Tiens Olivier et Roland à Roncevaux se battant avec des troncs de chênes, poème épique de La Légende des siècles de Victor Hugo auquel je dois mes deux prénoms cachés, mère folle de Totor. Des arbres chez Hugo, il y en a beaucoup, des chênes et bien d’autres…

« J’ai planté un chêne au bout de mon champ… », tu parles, Gilles ! plus personne ne plante des chênes ! Aujourd’hui on plante des pins douglas, en ligne, parce que ça rapporte. Évanouis les souvenirs de mes balades en forêt, dans les Alpes, dans le Morvan où l’on préfère planter à la place des nurseries de tiges pour que des abrutis décorent des sapins de Noël… Les balades en forêt… « y’a un arbre, au petit bois de St Amand… » On pourrait en ajouter des souvenirs d’arbres, souvent liés au voyage… le Pernambouc au Brésil, le Baobab au Bénin, le Durian au Vietnam, les orangers d’Andalousie… « Auprès de mon arbre, je vivais heureux… »

Mais à s’extasier devant un arbre aussi beau soit-il, on oublie la forêt.

Revenons donc aux Alpes, où je refusais déjà d’aller planter des armées industrielles de douglas, sorte de zombie des arbres, alors que fuyant le service militaire les objecteurs de conscience étaient massivement envoyés à l’ONF, Organisme national des forêts… À défaut d’apprendre à tuer, on apprenait à planter des morts-vivants. A l’époque, on préférait déserter que de participer à ce qui était déjà l’industrialisation du vivant, de la forêt. Sur le modèle de la forêt des landes plantée sur les ordres de Napoléon 3 : l’invention de la forêt intensive, plantée comme du maïs, comme des tomates sous serre. Le procédé a fait fortune, des forêts d’hévéa au début du XXe siècle en Indochine pour faire des pneus, des forêts de pins pour les planches ensuite, des forêts de palmier pour l’huile de palme… On cultive la forêt aujourd’hui, ce n’est plus elle qui nous entretient. Bref, forêt où es-tu ?

Et si l’on posait la question à l’empêcheur de bucher en rond ? Hei ! Richard, que se passe-il depuis l’horreur boréale ? Le modèle du Canada se généralise, il devient mondial, on fait croire à la forêt par des tracts publicitaires pour vendre le pays aux touristes. il s’agit de conserver l’image, au bord des routes pour mieux gérer les coupes à blanc, pour mieux faire de la forêt en ligne, à coup de pesticides pour éviter que les insectes ne bouffent les jeunes plants, à coup d’engrais résiduels du pétrole pour faire pousser un champ d’arbres sur des sols saccagés. C’est ça la forêt contemporaine, faut arrêter de se raconter des histoires, au Canada comme ailleurs, au-delà des parcs, des jardins, des réserves pour urbains venant s’émouvoir sur des ancêtres perdus. Avec de petits sentiers bien aménagés.

Fini la forêt primaire partout sur la planète, adieu la forêt amazonienne, il faut faire des hamburgers via le soja transgénique, il faut du maïs pour les sacs compostables et le biocarburant. Bio, mon oeil. Vous aurez peut-être le coeur léger grâce aux compensations que vous promet la finance verte pour entreprises vertueuses ? N’allez pas voir les forêts que l’on plante en place d’espèces anciennes et variées, vos compensations carbone sont très certainement des palmiers à huile, du douglas, du peuplier ou de l’eucalyptus. Encore eux. Bref, On va mettre un homme là-dessus !

Alors si Philémon et Baucis devaient mourir aujourd’hui et choisir un arbre pour s’enlacer, que feraient-ils ? Des arbres qui filent bien droits, qui feront de la belle planche, sans torsions, sans noeuds, comme une belle bouche américaine aux dents bien rangées et au sourire de vampire capitaliste.

L’arbre annonce notre mort, depuis la croix, le gibet, ceux des bois de justice, il nous survivra heureusement, malgré tout, car il est l’incarnation du temps. Quand je sortirai de ce marasme, de cette humanité de guignols, que l’on ne me couche pas entre 4 planches, que l’on ne brûle pas un arbre encore, que l’on utilise pas même du carton pour une crémation, en jetant mes cendres au vent, non que l’on fasse comme dans l’État de Washington désormais, que l’on me composte pour planter un arbre, mais par pitié pas un Douglas !

 

 

 

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