La feuille qui cache la forêt

par Serge Chaumier

C’est simple de s’émouvoir en songeant aux arbres qui ont compté dans notre vie. Ma première rencontre fut celle de l’abricotier du jardin de mon enfance, que j’enlaçais amoureusement. Ses fruits juteux et mordoré emplissaient ma bouche toute entière, et je m’entêtais à mordre ses amandes après en avoir cassé les noyaux à petits coups de marteaux, car on disait qu’elles étaient un poison à forte dose. Déjà le frisson de la transgression. Après une abondante récolte en 75, il décida de mourir lors de la canicule de 76 et l’on conserva son tronc assez longtemps développant le vague projet d’en faire un meuble en souvenir. Mais il y avait aussi les pruniers, les poiriers, les pommiers et bien sûr le cerisier énorme de la voisine dans lequel je jouais au chat, grimpant des heures durant sur les plus hautes branches, m’entêtant à ignorer l’avertissement : le bois de cerisier est fragile et rompt facilement. Mais il ne m’a jamais trahi, préférant me marquer du jus de ses bigarreaux qui tachaient mes vêtements pour trahir mon forfait. Première jouissance d’un corps d’enfant puisque l’amour à cet âge ne se réduit pas seulement à des corps à corps charnels. Il me revient en mémoire à l’instant ce texte de Giraudoux où la maîtresse d’un quelconque amant jaloux lui explique sa première trahison du matin lorsqu’elle se réveille et qu’elle caresse le bois du lit, si doux et si sensuel, le bois d’Olivier, ses nervures et ses formes où la main se promène, quel beau nom Olivier !

Olivier : Tiens Olivier et Roland à Roncevaux se battant avec des troncs de chênes, poème épique de La Légende des siècles de Victor Hugo auquel je dois mes deux prénoms cachés, mère folle de Totor. Des arbres chez Hugo, il y en a beaucoup, des chênes et bien d’autres…

« J’ai planté un chêne au bout de mon champ… », tu parles, Gilles ! plus personne ne plante des chênes ! Aujourd’hui on plante des pins douglas, en ligne, parce que ça rapporte. Évanouis les souvenirs de mes balades en forêt, dans les Alpes, dans le Morvan où l’on préfère planter à la place des nurseries de tiges pour que des abrutis décorent des sapins de Noël… Les balades en forêt… « y’a un arbre, au petit bois de St Amand… » On pourrait en ajouter des souvenirs d’arbres, souvent liés au voyage… le Pernambouc au Brésil, le Baobab au Bénin, le Durian au Vietnam, les orangers d’Andalousie… « Auprès de mon arbre, je vivais heureux… »

Mais à s’extasier devant un arbre aussi beau soit-il, on oublie la forêt.

Revenons donc aux Alpes, où je refusais déjà d’aller planter des armées industrielles de douglas, sorte de zombie des arbres, alors que fuyant le service militaire les objecteurs de conscience étaient massivement envoyés à l’ONF, Organisme national des forêts… À défaut d’apprendre à tuer, on apprenait à planter des morts-vivants. A l’époque, on préférait déserter que de participer à ce qui était déjà l’industrialisation du vivant, de la forêt. Sur le modèle de la forêt des landes plantée sur les ordres de Napoléon 3 : l’invention de la forêt intensive, plantée comme du maïs, comme des tomates sous serre. Le procédé a fait fortune, des forêts d’hévéa au début du XXe siècle en Indochine pour faire des pneus, des forêts de pins pour les planches ensuite, des forêts de palmier pour l’huile de palme… On cultive la forêt aujourd’hui, ce n’est plus elle qui nous entretient. Bref, forêt où es-tu ?

Et si l’on posait la question à l’empêcheur de bucher en rond ? Hei ! Richard, que se passe-il depuis l’horreur boréale ? Le modèle du Canada se généralise, il devient mondial, on fait croire à la forêt par des tracts publicitaires pour vendre le pays aux touristes. il s’agit de conserver l’image, au bord des routes pour mieux gérer les coupes à blanc, pour mieux faire de la forêt en ligne, à coup de pesticides pour éviter que les insectes ne bouffent les jeunes plants, à coup d’engrais résiduels du pétrole pour faire pousser un champ d’arbres sur des sols saccagés. C’est ça la forêt contemporaine, faut arrêter de se raconter des histoires, au Canada comme ailleurs, au-delà des parcs, des jardins, des réserves pour urbains venant s’émouvoir sur des ancêtres perdus. Avec de petits sentiers bien aménagés.

Fini la forêt primaire partout sur la planète, adieu la forêt amazonienne, il faut faire des hamburgers via le soja transgénique, il faut du maïs pour les sacs compostables et le biocarburant. Bio, mon oeil. Vous aurez peut-être le coeur léger grâce aux compensations que vous promet la finance verte pour entreprises vertueuses ? N’allez pas voir les forêts que l’on plante en place d’espèces anciennes et variées, vos compensations carbone sont très certainement des palmiers à huile, du douglas, du peuplier ou de l’eucalyptus. Encore eux. Bref, On va mettre un homme là-dessus !

Alors si Philémon et Baucis devaient mourir aujourd’hui et choisir un arbre pour s’enlacer, que feraient-ils ? Des arbres qui filent bien droits, qui feront de la belle planche, sans torsions, sans noeuds, comme une belle bouche américaine aux dents bien rangées et au sourire de vampire capitaliste.

L’arbre annonce notre mort, depuis la croix, le gibet, ceux des bois de justice, il nous survivra heureusement, malgré tout, car il est l’incarnation du temps. Quand je sortirai de ce marasme, de cette humanité de guignols, que l’on ne me couche pas entre 4 planches, que l’on ne brûle pas un arbre encore, que l’on utilise pas même du carton pour une crémation, en jetant mes cendres au vent, non que l’on fasse comme dans l’État de Washington désormais, que l’on me composte pour planter un arbre, mais par pitié pas un Douglas !

 

 

 

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