Voyager dans un coqueiral

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par Licia Soares de Souza

D’aussi loin que je me souvienne, je me vois comme une enfant couchée dans un hamac. J’observe un ciel bleu foncé à travers des palmes de cocotier qui balancent doucement sous une brise maritime qui tempère la chaleur des après-midis d’été. Je suis au bord d’une plage de l’Atlantique. Je ne sais pas que le cocotier de mes terres est un immigrant. Il est en effet venu des côtes asiennes, mais on ne sait pas vraiment d’où ni comment. Ce que l’on sait, c’est qu’il est maintenant le roi des côtes brésiliennes. Le paysage estival s’y définit en fonction des coqueirais qui s’y répandent. Les botanistes disent qu’il n’est pas un arbre, mais une plante spéciale. Une plante qui donne tout son sens à l’idée de verticalité et d’ascension existentielle. On innove constamment pour trouver de nouvelles façons de grimper à un cocotier. Les nouvelles technologies aident à diffuser toute sorte de produits sportifs permettant d’accéder à ce sommet de vie et de bonheur. En fait, on grimpe plus pour cueillir le fruit, la noix de coco, que pour l’amour du sport. Un proverbe circule au Brésil : « Plus le cocotier est long, plus fatale est la chute ». Dans le sens métaphorique, cela évoque aussi l’ampleur d’une déchéance morale, une grosse déception, par exemple, émanant de là où on ne l’attend pas.

Même si les origines du cocotier sont entourées de mystères, les chroniqueurs portugais se sont attribué le mérite du baptême du végétal. Le mot coco viendrait d’un verbe cocar signifiant sourire, faire une grimace. Une chose est certaine, la noix de coco assure le gagne-pain de millions d’hommes et de femmes, éparpillés sur les côtes brésiliennes. On boit sa merveilleuse eau et on déguste sa chair pendant toute l’année. C’est probablement la boisson la plus consommée au pays. En outre, ils font des tressages avec ses longues feuilles pour construire des toits de maisons, fabriquer des sacs, des objets décoratifs, des paniers, etc. La noix de coco produit aussi de l’huile pour la gastronomie brésilienne, ainsi que des huiles pour les cheveux, des crèmes corporelles et médicales.

Le voyage au pays des noix de coco est merveilleux. Il dévoile une sensibilité aux sons et aux couleurs des paysages maritimes. Associés au vert de ses feuilles, se présentent également le bleu de la mer avec ses moutons et tous les tons de blanc et de jaune du sable. S’adosser au stipe de cette plante connote une sorte d’ensablement qui nous conduit vers un relâchement des forces vitales. Ne nous confie-t-il pas que rien n’est plus tonifiant que cette posture reposante témoignant d’une intime liaison avec des grains de sable provenant de la décomposition de roches, coquilles, minéraux, effectuée par l’eau salée de la mer? Sur une plage, on célèbre une espèce de bonheur radieux, réchauffé par les rayons dorés du soleil qui illumine le ciel contemplé à travers les couronnes de feuilles des cocotiers. Les rêveries maritimes nous écartent des imaginaires du quotidien : elles éveillent les plus vives impressions de la fuite comprise comme synonyme de liberté, création, innovation. C’est alors que se trouvent rassemblées les conditions pour admirer un paysage, pour en ressentir l’alliance esthétique entre un rêveur et son monde.

Il est vrai que, parfois, l’ardent soleil châtie l’espace sablonneux entre les coqueirais et la mer. La chaleur écorche nos semelles. Dans ces conditions, courir jusqu’à l’eau exige une bonne forme physique. Un bon imaginaire n’est pas souvent harmonieux, et il est le théâtre de conflits entre l’extérieur et la protection intérieure. La lutte entre l’humain et sa nature ramène précisément les rêveurs dans le règne de la vastitude sans bord qui dynamise leur présence au monde. Nous avons toujours constaté que l’imagerie donne aussi une prise aux humains leur permettant d’explorer leur environnement, même s’ils sont sur les sentiers de la fuite.

Combien de fois ai-je essayé de grimper à un cocotier sans succès?  Les techniques pour ce faire sont très difficiles à maîtriser. J’ai même l’impression que ce sont des mouvements pour hommes, car je n’ai jamais vu de femmes le faire. Pour moi, la richesse géopoétique de la hauteur d’un cocotier se mesure quand je suis couchée dans mon hamac et contemple la superposition de la couronne de feuilles vertes sur la bleuité du ciel. Évidemment, le chant des oiseaux et le bruit des vagues de la mer sonorisent ce genre de paysage qui m’habite depuis l’enfance.

Puis, la nuit tombe. À travers les feuilles des cocotiers, il est possible de voir la Croix du Sud : une constellation de cinquante-quatre étoiles, dont dix-huit sont visibles à l’œil nu, mais dont cinq seulement brillent intensément pour former une croix dont la grande branche est orientée vers l’hémisphère Sud. Cette branche a orienté les navigateurs portugais du XVIe siècle se dirigeant vers le Brésil, et, grâce à elle, ils ont découvert cet immense littoral habité  par de grands palmiers féconds. Pour les Brésiliens, ces étoiles sont entrelacées les unes avec les autres par des liens qui ont tous des sentiments et des valeurs, à un tel point que l’une dépend de l’autre et trace la route à ces sentiments et à ces sensations qui les animent.

Finalement, on essaie de tisser des harmonies, à travers la rêverie, concernant les coqueirais, et tout se met à communiquer et à se recouvrir, les bruits de la nature, et nos mots, un jeu de sonorités qui donne une idée de nos relations au monde. C’est la rêverie marine, identifiée aux idées de changement, de bouleversement ou de liberté, qui contribue à la tension que nous vivons au jour le jour, déchirés que nous sommes entre l’appel de l’ailleurs et l’attrait de l’ici.

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