Pluie d’érable, averse de platane

par Rachel Bouvet

Deux arbres m’ont touchée à trois semaines d’intervalle, sur deux continents disjoints. Du moins ai-je eu par deux fois une sensation tactile à la fois étrange et inattendue, de celles qui arrêtent la foulée et font lever la tête vers les branches les plus hautes des géants ordonnançant le milieu urbain. Entre l’érable argenté du parc Lafontaine et le platane du bord de rue à Perpignan, un lien s’est créé, qui ne doit rien à l’espèce arboricole, ni à leur apparence visuelle, ni même à leur situation ou à leur rôle en ville, mais bien plutôt à l’état de grâce dans lequel ils m’ont plongée momentanément. Une chute de fleurs pour le premier, des gouttes d’eau pour le deuxième. Des coïncidences qui ont donné à mes rêveries une destination unique: celle des arbres.

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Dans une allée du parc Lafontaine, une pluie de fleurs jaunes minuscules m’immobilise. Je reste un moment sous les branches, me laissant arroser par cette nuée jaune d’or, éphémère. Une ondée légère comme une caresse sur les cheveux, caresse de la brise ou de l’arbre je ne sais, peut-être les deux. Quand j’y retourne un peu plus tard, la magie a disparu, la pluie de fleurs d’érable ne revient pas. Je fais le tour de l’arbre pour m’appuyer le dos au tronc et je ferme les yeux. Instinctivement, je rectifie ma posture, l’arbre m’incite à chercher la droiture, mon tronc s’imprime dans l’écorce. Encore sous l’emprise des images et des paroles de Laetitia au sujet de la résilience des arbres, de leur fragilité, j’interroge l’érable du regard, en quête d’une blessure, et je finis par discerner une branche cassée tout là-haut; il faut lever la tête pour l’apercevoir, impossible de la remarquer au premier abord.

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L’orage a grondé tôt ce matin, il a interrompu mon sommeil, celui de Sylvie aussi. Nous avions prévu de prendre le bus pour aller au Palais des rois de Majorque, histoire d’être présentables pour notre conférence, mais au moment de sortir, nous constatons avec soulagement que la pluie s’est arrêtée. Nul besoin de parapluie ni de capuches, jusqu’au moment où une averse improbable nous assaille. Sylvie se met à rire en courant sous les gouttes, je lève la tête, médusée, pas trop réveillée – la nuit a été courte –, sans comprendre ce qui vient d’arriver. Qu’est-ce qu’il cherche à me dire, ce platane qui ressemble à tous ceux que nous avons croisés dans les rues de Perpignan, au bord des avenues, dans les parcs, ou encore de chaque côté de ce qui fait penser à une rambla? Un coup de vent, sans doute, aura secoué les feuilles mouillées. Une simple coïncidence que je ne peux m’empêcher d’interpréter quelques minutes après comme un signe de bon augure : l’arbre nous a fait sentir sa présence, il nous a obligées à le contempler, instinctivement notre parcours matinal s’est mué en « promenade végétale » – c’est le thème de notre conférence, il ne pouvait pas être mieux choisi. Une fois arrivée dans la salle à manger du roi, mes premiers mots seront pour le platane, en guise de remerciement.

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Habituellement, au printemps, je suis surtout à l’affût des arbres à fleurs. À partir du mois de mai, je sillonne les trottoirs suivant un itinéraire variable : je flâne d’abord dans le Chemin des magnolias – c’est ainsi que je l’ai appelé –, qui rejoint la rue Alexandre en passant par la rue Meunier; quelques semaines plus tard j’arpente le Chemin des lilas et des prunus roses, qui suit le boulevard Léger jusqu’à la rue Tourangeau avant de se perdre du côté du boulevard Lévesque. Mais cette année, toute mon attention s’est portée vers les fleurs d’érable. Quand Yves nous a fait observer les minuscules bourgeons au bout des branches à l’Arboretum Morgan de Sainte-Anne-de-Bellevue, tout ce que je savais du végétal s’est mis à vaciller. Le printemps d’ici déjoue tous mes acquis. À la petite école, les leçons de science nous garantissaient un ordre immuable : la feuille d’abord, puis la fleur, enfin le fruit, dont la graine donne naissance à une feuille, et le cycle recommence. Pourquoi l’érable fleurit-il juste après la neige ? Pourquoi ses fleurs poussent-elles avant les feuilles ? Pourquoi sont-elles les premières à tomber en poudre jaune ou rouge, alors que les samares restent bien accrochées? Mes questions resteront sans réponse encore un moment. Je me contenterai d’errer au hasard des rues en m’émerveillant des métamorphoses saisonnières des érables à sucre, des érables argentés, des érables de Norvège, très nombreux dans le coin. Et d’écrire afin que retentissent les échos entre les ondées de fleurs fugaces et les averses de platanes.

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