Souvenir australien

Par Bertrand Gervais

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En Australie, les arbres perdent leur écorce pendant les grandes chaleurs. Ils la perdent comme les serpents muent, laissant derrière eux des enveloppes d’une fine membrane translucide.

Les Eucalyptus se débarrassent de leur écorce qui tombe à leur pied et les oiseaux s’en emparent pour constituer leur nid. Il ne reste plus à ces feuillus que leur bois blanc. On dirait des spectres. Des arbres blanchis par une force souterraine. Et le blanc est accentué par cette gomme qui les recouvre et protège. Des arbres blancs, comme des souvenirs égarés, comme une attention sans aucune densité, sans aucune profondeur.

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Ce sont des arbres qui s’offrent au vent et à la pluie. Des arbres sans protection. Nus, comme les enfants le sont en naissant.

Chaque été, ils perdent leurs souvenirs d’écorce et retrouvent une virginité blanche. Celle des sentiments purs, celle de l’innocence, celle de l’oubli.

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Les monuments de Vouves et Kavousi

par André Carpentier

Monument : latin monumentun, de
monere «faire se souvenir».
Larousse en ligne

 

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La Crête est tapissée d’oliviers. En fait, on dit que le quart de l’île en serait couvert. J’aime l’olivier au tronc noueux et au houppier très rameux et très compact; ses pe­tites feuilles qui s’ouvrent à la pluie et qui se rétractent par temps de sécheresse; sa feuillée qui s’agite et s’illumine au moindre coup de vent, lui conférant une légèreté qui adoucit le paysage crétois. J’ai beaucoup photographié les oliviers, qui sont beaux de près et de loin, seuls ou en olivaie. Les troncs d’oliviers dessinent de véritables sculptures! Leur ombre mouchetée est un refuge et leurs effluves sont des bouffées d’apaisement.

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L’olivier est une espèce indigène en Crête. Il est reconnu pour sa résistance au feu et aux maladies. Aussi loin qu’on remonte dans les couches de la civilisation, jusqu’aux Minoens, l’olivier, qui est le fruit sacré de la Crête, est présent et important dans la vie sociale, mystique et économique. Ce n’est pas d’hier qu’on parle de l’huile d’olive com­me de l’or vert. Nous n’avons pas participé à l’olivade de l’automne, mais nous avons vu un peu partout, sous leur ramure, les derniers filets de ramassage, on aurait dit des linceuls.

Des chercheurs ont trouvé en Grèce des fossiles d’oliviers datant de 50,000 ans. Il reste par ailleurs en Crête de vieux oliviers dont la vie se compte en siècles! Fait éton­nant, dix-sept oliviers de Crête ont été élevés au rang de monuments historiques et culturels. En mai dernier, nous avons rencontré deux de ces monuments, qui nous ont rebranchés aux fondements de notre civilisation. Je parle bien de deux rencontres, au sens où l’on sort changé d’une vraie rencontre, qui met en scène une altérité — qui est parfois en soi. Nous avons été une heure seuls avec chacun de ces deux oliviers de plus de 3,000 ans!

Avant de partir en Crête, j’avais noté dans un carnet les noms des villages où ces deux monuments étaient plantés depuis trois millénaires : Vouves et Kasouvi. Arrivé en Crête, fasciné par les artefacts d’anciennes civilisations, par les paysages et par les gens qui leur donnent sens, je n’y ai plus pensé. Mais un jour qu’on remontait des gorges de Samaria vers Chania, j’ai aperçu du coin de l’œil une pancarte annonçant le village de Vouves!

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L’olivier de Vouves, olivier à tronc creux et spiralé est le plus impressionnant de ces deux monuments. On ne peut évaluer avec précision son âge, justement en raison du fait qu’il est creux et que le cœur de son tronc s’est perdu. On voit aussi cela chez certains chênes, chez de vieux platanes… On pense que l’olivier de Vouves aurait quel­que 3,000 ans d’âge. Le creux du tronc est si vaste qu’un couple y dormirait à l’aise. L’olivier de Vouves présente un tronc de 4,50 m de diamètre et un houppier de 10,30 m de diamètre. Ses fruits sont encore cueillis à la main à chaque automne. On peut voir, sur l’Internet, une animation 3D de l’olivier de Vouves :

http://www.olivemuseumvouves.com/pages.aspx?id=144&lang=en

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L’olivier de Kavousi, dans la magnifique région du Lasithi, est considéré comme le plus ancien de Crête et un des plus vieux au monde. Il est un peu plus volumineux que l’olivier de Vouves : un tronc de 4,90 m de diamètre et un houppier de 10,90 m. L’oli­vier de Kavousi donne encore des fruits et lors de notre passage, à la mi-mai, il était en fleurs. Il présentait également de nombreux rejets vivaces au tronc ancêtre et aux branches. On dit qu’il aurait 3,250 ans et qu’il aurait été connu par 110 générations!

Cela me rappelle une conversation avec un Crétois, employé d’un petit hôtel, qui, en transitant par l’anglais ephemeris —terme directement branché sur son étymon grec — m’expliquait qu’en Grèce, les oliviers constituent une éphéméride familiale. Sur le mode : les oliviers du champ d’en haut ont été plantés par mon grand-père, ceux d’en bas par le grand-père de mon grand-père, etc. Mais qui peut remonter 110 géné­rations?

Bien qu’il le faille, il est difficile d’imaginer que ces deux monuments ont poussé leurs premières branches en pleine civilisation minoenne, civilisation qui a contribué au développement de notre Grèce antique. La civilisation minoenne s’est développée en Crête et à Santorin, au sud de la mer Égée, de 4700 à 3200 AA (avant aujourd’hui). Nos deux oliviers ont donc connu l’âge du bronze, l’âge du fer, l’introduction de l’écri­ture phonétique et des hiéroglyphes crétois, l’éruption du volcan de Santorin et le tsunami qui est venu modifier les côtes crétoises. Ils ont vécu les diverses occupations de la Crête, par les Romains, les Byzantins, les Andalous, les Vénitiens, les Ottomans; ils ont connu le court rattachement à l’Égypte, puis, bien sûr, à la Grèce, l’occupation allemande et l’invasion touristique. Les quelque onze millions de Grecs sont en effet tassés chaque année par trente millions de touristes. Ce n’est pas caricaturer la Grèce que de dire que les joyaux de son économie sont le tourisme et l’huile d’olive.

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Nous avons donc eu des moments seul avec l’olivier de Vouves et avec celui de Kavousi. Seul à seul, dans le matin lumineux, avec leur beauté austère et pérenne. Seul à faire la connaissance de leur robustesse tranquille, empreinte de fragilité. Et au re­gard de la nôtre, de fragilité, la vie humaine m’a soudain semblée bien agitée et bien courte.

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Au plus proche, j’ai écouté leur chant a capella, un bruissement scandé comme un chant ancien. J’ai eu beau la mimer, je ne suis jamais parvenu à assimiler la structure improvisée et exclusive qui assure l’équilibre de chacun de ces oliviers. Puis, comme j’aime à le faire, je me suis isolé à courte distance, d’où on peut observer un arbre en apercevant la terre, le ciel et l’entre-deux que nous occupons. S’ils n’ont pas vu beau­coup de terre, ces deux monuments, ils en ont vu du ciel! Et ils en ont vu passer des êtres et des événements du quotidien dans l’entre-deux! À ras de terre, sur fond de ciel.

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